Lundi 5 mai 2008
Comme je l'annonçais il y a peu, la dernière marge traverse une période de calme apparent pour quelques très bonnes et occupantes raisons. L'une d'elles est la préparation des deux nouvelles miniatures à paraître d'ici quelques jours. Les livres sont à la fabrication, ils devraient être disponibles dans une dizaine. Au programme, les deux titres que voici - je rappelle que l'association minuscule publie les miniatures par deux et deux fois dans l'année - ouvrent encore le spectre littéraire de la collection avec deux textes formellement très différents, deux fictions aux tons et aux allures éloignés, mais dont le point commun, certainement, coïnciderait dans l'expression d'un malaise, d'une angoisse très contemporaine. Questions d'identités, d'altérités, de mémoire et d'angoisse de la mort, à mon avis essentielles. L'un des deux auteurs ne sera pas inconnu des lecteurs de dernière marge, puisqu'il s'agit de l'ami Pedro du blog Babel XXV, qui nous propose un texte exigeant et ambitieux :
  • Le psychoteureux de Tina Di Cola
  • Ghaghahouast de Pedro Babel
En avant première, je dévoile l'illustration de couverture de Ghaghahouast, inspirée des gravures du XVIème siècle tirées de Le Simulacre de la Mort de Hans Holbein le Jeune, réalisée à mains nues et affinée numériquement par votre humble serviteur...


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Vendredi 25 avril 2008


De retour (difficile) d'un long week-end madrilène, une nouvelle pile (relativement raisonnable) prend place parmi les anciennes, une pile essentiellement latino-américaine :
  • La vuelta al dia en ochenta mundos, tomo II de Julio Cortazar (Ed. Siglo XXI). Enfin trouvé, épuisé en 2007, vient d'être réédité. C'est dans ce volume que se trouve "Para llegar a Lezama Lima", un très beau texte de Cortazar sur notre auteur cubain favori, édité en français chez Gallimard dans Le tour du jour en quatre-vingt mondes (1980), épuisé depuis longtemps, non réédité dans les Nouvelles (1993), non réédité dans le Quarto (2008). En bref, ce texte est important car un des seuls existant en français, si l'on exclut les rarissimes  travaux universitaires ou les numéros de revues consacrés à Lezama (deux à ma connaissance), ainsi qu'un ou deux articles épars dans des colloques littéraires ou revues thématiques. Tout reste à faire à la suite de Cortazar, au sujet de ce géant poète, romancier, essayiste ! A commencer par lire ce qu'a écrit Pedro à propos de Paradiso...
  • Sur les bons conseils de Diego Pita de la librairie-bar "El Bandido doblemente armado", j'ai acheté Chamamé de Leonardo Oyola (Ed. Salto de pagina), prometteur écrivain argentin né en 1973 si l'on se fie à la quatrième. Je me fie cependant au libraire qui m'a assuré, ça va te plaire.
  • Consejos de un discipulo de Morrison a un fanatico de Joyce de Roberto Bolaño et A. G. Porta (Ed. Acantilado): le premier roman de Bolaño, écrit à quatre main. La première phrase : "La muy puta conducia a toda velocidad." Inspiré dès le début, le bonhomme.
  • Para Roberto Bolaño de Jorge Herralde (Ed. Acantilado), son éditeur chez Anagrama. Un recueil des textes que Herralde a donné à différentes occasions. Contient de nombreuses informations tout en étant un bel hommage à l'auteur de 2666 ou Amuleto dont j'ai parlé ici.
  • Plan de evasion de Adolfo Bioy Casares. Enfin. Une fois lu, j'en reparlerai, et certainement accompagné de Le Projet de Rey Rosa.
  • Luego, je donne de l'ampleur à ma bibliothèque lezamienne avec trois livres fort intéressants : La Habana Caleidoscopica (Bartleby Ed.) qui reprend les nouvelles du recueil français Le Jeu des décapitations, augmenté de trois textes dont un "Autorretrato poetico" ; Diarios (Ed. Era), qui sont les journaux de José Lezama Lima de 39 à 49 et 56 à 58 ceux-ci permettent de plonger dans son laboratoire littéraire, lectures, citations, ébauches, réflexions... ; et pour finir, Mi correspondencia con Lezama Lima de José Rodriguez Feo (Ed. Era) (de 45 à 53), son ami et cofondateur de la revue d'avant-garde "Origenes" aux sommaires tout simplement affolants.
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Jeudi 17 avril 2008

Aimé Césaire
26 juin 1913 - 17 avril 2008


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Samedi 12 avril 2008
Beaucoup de choses mijotent dans les laboratoires de l'association minuscule (deux miniatures à paraître en mai, une revue à préparer, pour septemebre), qui prennent du temps : celui qui sert à lire et à écrire et à tenir ce blog. Pas vraiment le temps, donc, d'écrire de notes sur Cortège des Ombres de Julian Rios (Tristram), sur Des os dans le désert de Sergio Gonzales Rodriguez (Passage du Nord-Ouest), sur La Chambre aux échos de Richard Powers (Cherche Midi), sur Furioso de Dmitri Bortnikov (MF), sur Ascension de Ludwig Hohl (Attila), sur Okosténie de Nicole Caligaris (Verticales), sur Constellation d'Alain Lacroix (Quidam)... Pas encore pris le temps d'achever totalement leur lecture, par ailleurs. Pas tout de suite. Pas maintenant. Plus tard, sans aucun doute...

En attendant et pour poursuivre néanmoins avec enthousiasme, on ira se faire envie et partager des lectures communes sur deux nouveaux blogs tous frais découverts il y a peu :
Et les lecteurs de l'anglais iront faire quelques sauts du côté de chez Gonzalo Barr, rencontré grâce à Bartleby et Fausto.

...la suite en suspens, et selon l'humeur.
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Samedi 5 avril 2008




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Vendredi 4 avril 2008
Cet article est initialement paru sur le site du Fric-Frac Club. En continuation à mon texte sur Amuleto, je le replace ici en intégralité, accompagné d'un portrait de Bolaño par Loredano tiré d'un article d'El Pais. - a.w.


"Un hurlement traverse le ciel. Ce n'est pas la première fois, mais rien de comparable à ce qui se passe maintenant."
Thomas Pynchon - L'Arc-en-ciel de la gravité

"Et ce chant, c'est notre amulette."
Roberto Bolaño - Amuleto


Le chant d'Auxilio Lacouture (Amuleto, Ed. Les Allusifs, 2002), ces paroles, cette voix vive et cette pensée en ébullition, gorgée de souvenirs, d'anecdotes, de visions, de fulgurances poétiques est notre amulette. Une amulette qui nous protège de la médiocrité et de la bêtise, de la facilité, de la violence et de la cruauté, de l'absurdité et de l'oubli, de la naïveté, de la vanité. De la laideur.
C'est une amulette extrêmement puissante.
Elle est puissante car Auxilio est une résistante, de surcroît exilée, un rôle qui lui tombe dessus avec tout le plomb du fatum, une figure dont on reconnaît l'importance, et ses paroles traversent sa main plaquée devant sa bouche édentée, jusqu'à ceux qui veulent bien s'approcher et tendre l'oreille et donner un air conspirateur à la conversation : les jeunes poètes mexicains, les étudiants réprimés par l'armée mexicaine à l'automne 68, la jeune génération victime des dictatures des continents latino-américains, la jeune génération victime de la banalité du crime et de la cruauté dans notre joyeuse démocratie planétaire, la jeunesse victime, et paradoxalement inépuisable, de ce siècle absurde et monstrueux qu'est le XXème siècle.

On pourrait raisonnablement appliquer ce qui précède à chacun des titres de Roberto Bolaño. Ils sont tous, en quelque sorte, des amulettes aux propriétés inestimables en plus d'être des artefacts littéraires aux sens occultes et magiques (partant des procédés de romans de genre donnant à découvrir des destins croisés et hallucinants menant à des réflexions sur l'Histoire et la mémoire pour parvenir à l'essentiel chez Bolaño, à mon sens : la poésie contre la laideur, l'amitié contre l'adversité, la transmission contre l'idiotie, etc... les pouvoirs de l'amulette) dont les titres mêmes, pour la plupart, recèlent déjà un mystère.

Attachons-nous aujourd'hui à l'amulette majeure de son œuvre, celle qui absorbe comme un trou noir les précédentes et rayonne cependant de toute cette énergie accumulée : le roman posthume et inachevé (seul manque le fait que l'auteur rende son manuscrit à l'éditeur, la maladie l'emportant avant), 2666, qui vient de paraître en France, chez Christian Bourgois.
Notons que ce colossal roman ne donne pas la même impression en France qu'en Espagne d'écraser les précédents textes de Bolaño. A cause, d'une part, de ses 1012 pages à peine plus importantes que les 888 pages des Détectives Sauvages (888 pages, qui préfiguraient déjà dans ce triple lemniscate renversé le caractère de labyrinthe infini de son oeuvre) ; et d'autre part de leur parution très rapprochée (deux ans à peine). En France, la plupart des romans de Bolaño, plutôt courts, sont parus avant Les Détectives Sauvages, et rien entre celui-ci et 2666. On pourra donc croire que Bolaño est habitué à ce type de romans énormes (peu de lecteurs français avaient découvert Bolaño avant Les Détectives Sauvages). Il n'en est rien si l'on observe l'ordre de publication en Espagne.
En Espagne, Anagrama a publié Los Detectives Salvajes en 1998, suivi d'une dizaine de livres jusqu'à 2666 en 2004. Los Detectives Salvajes est un livre imposant, certes (616 pages, bien moins que la version française), mais 2666, six ans plus tard, comporte 1120 pages, presque le double ! Il faut donc avoir en tête que Bolaño, qui a publié une quinzaine de livres de son vivant, était plutôt considéré comme un écrivain de textes relativement courts, un nouvelliste et un poète. 2666 vient contredire cette image et prouve l'ambition totalisante de son œuvre. Il est important de reconnaître cette figure de l'œuvre totalisante, du roman-monstre, du roman-total, du livre-univers pour comprendre l'enjeu et l'importance de 2666.

C'est peut-être avec ce livre aussi que l'énigme du titre est la plus difficile à résoudre. Ignacio Echevarria dans sa Note à la première édition de 2666 donne la plus évidente des explications concernant le titre. "Ce chiffre énigmatique, 2666 - une date, en réalité -, qui agit comme un point de fuite à partir duquel s'ordonnent les différentes parties du romans. Sans ce point de fuite, la perspective de l'ensemble resterait faussée, non résolue, suspendue dans le néant." 2666 est composé de cinq parties qui peuvent se lire séparément mais qui se répondent toutes entre elles. Une autre manière de jouer de la fragmentation, comme il l'avait fait par ailleurs pour Les Détectives Sauvages, et comme il le fait en réalité en élaborant une somptueuse esthétique du fragment dans toute son œuvre. Cette date est donnée dans Amuleto, citée par Echevarria (mais tout lecteur d'Amuleto l'aura remarquée) : Arturo Belano, Ernesto San Epifanio et Auxilio Lacouture se retrouvent à un moment donné dans la colonia Guerrero, à Mexico, qui à cette heure paraît "un cimetière de l'année 2666, un cimetière oublié sous une paupière morte ou inexistante, aux aquosités indifférentes d'un oeil qui en voulant oublier quelque chose a fini par tout oublier."

Cette première piste n'est pas la seule. D'autres indices, plus subtils, sont disséminés au fil de l'œuvre du chilien. On pourrait jouer au détective sauvage, lecteur passionné ou universitaire chevronné (par ailleurs des personnages de Bolaño, dans la première partie de 2666, particulièrement) et remonter le fil d'une généalogie complexe, d'un héritage diagonale, affolant, pour tenter d'approcher le mystère de 2666. (Echevarria ajoute : "Le moment viendra où l'on suivra la piste de ces premiers indices", et nous en chercherons bien sûr de nouvelles). Il est évident cependant que toute initiation présuppose de faire deux fois le chemin, ce que nous pousse à faire Bolaño en lisant ses histoires qui se répètent mais jamais du même point de vue, du même angle.
Le chemin de 2666 nous mène dans le désert du Sonora, à la frontière du Mexique et des États-Unis, dans cet endroit-limite qui rassemble toutes les histoires du roman, et qui attire celles des précédents (Les Détectives Sauvages s'achève au milieu de ce désert, mais le Sonora semble agir comme une miniaturisation du monde, échos des mille autres lieux évoqués dans les différents livres de Bolaño). Ce désert, au milieu duquel se trouve la ville-frontière de Santa Teresa, rejette à ses abords des nuées de cadavres, comme une image du XXème siècle moderne et progressiste qui peut être vu comme l'accumulation des plus importants massacres dans les marges de l'Histoire. Le Sonora devient alors le centre occulte de 2666 et de l'oeuvre de Bolaño, l'oeil du cyclone géographique au coeur des mouvements multiples des personnages, ceux qui disparaissent, ceux que l'on cherche, ceux que l'on rencontre, ceux que l'on accompagne.

2666 fonctionne ainsi autour de ce pôle géographique, certainement métaphysique. Mais un pôle n'a de sens que par les lignes qui s'y croisent ou qui en sourdent. Ce sont les vies des personnages, les destinées qui remplissent ce rôle. Le peuple bolaño, dont certains représentants sont constamment sur la route, dans le sillage d'un autre : Cesarea Tinajero recherchée par Arturo Belano et Ulises Lima dans Les Détectives Sauvages, Carlos Wieder poursuivi par le narrateur d'Etoile Distante, Sebastian Urrutia Lacroix en chasse de lui-même - du Chili sous la dictature en réalité - dans Nocturne du Chili... Benno von Archimboldi par les critiques dans 2666.
Dans 2666, le mouvement général se fait dans les traces de l'écrivain allemand, Archimboldi. De "la partie des critiques", la première, où l'on voit quatre universitaires chassant l'oeuvre de l'écrivain, à la dernière, "la partie d'Archimboldi", qui raconte les années d'apprentissage de celui-ci, on suit le fil invisible de sa vie qui nous mène par ellipses et obliques à Santa Teresa.
Cette idée constante de la recherche, provient certainement de l'affection qu'avait Bolaño pour le genre policier, qu'il détourne dès son premier livre publié, écrit en collaboration avec Antoni Garcia Porta, Consejos de un discipulo de Morrison a un fanático de Joyce (1984) (non-traduit). Ce sont régulièrement pour ne pas dire toujours de courses poursuites autour de la littérature et autour de la mémoire que Bolaño nous donne à lire. Au point que le lecteur lui-même devient un véritable traqueur, accompagnant le traqué et le traquant.

Parmi ces multiples traques, ou plutôt quêtes (qui ont plus à voir finalement avec l'initiation, ou avec la quête chevaleresque, qu'avec l'élucidation d'une énigme policière) il s'en trouve une - qui bien sûr nous amène au cœur du Sonora de 2666 - qui se dégage amplement du reste de la toile de destins composée par Bolaño. Elle a pour objet les traces laissées par un personnage en particulier, Arturo Belano, double fictionnel de l'auteur et protagoniste récurrent de nombreux livres, mais aussi ombre fugitive de nombreux autres. Cette traque, qui est peut-être celle que mène Bolaño envers lui-même recherchant sa propre identité (les moments autobiographiques et les anecdotes réelles sont un vaste matériau qui lui sert à composer ses histoires) et faisant preuve ainsi d'une humilité surprenante (puisqu'il laisse tout à son double Belano, la gloire éventuelle et la vanité probable que peut produire une œuvre telle), est pour le moins adressée au lecteur. Belano est une espèce de surnarrateur, comme le dirait Volodine, de l'oeuvre toute entière. Narrateur omniscient, quoique sa connaissance opère par fragments ; mémoire générale bien que sélective de la foule de personnages. Dans la Note d'Echevarria, il est précisé que Bolaño a laissé dans quelque commentaire relatif à 2666 la mention "Le narrateur de 2666 est Arturo Belano." On veut bien le croire, car d'une manière presque ironique Bolaño poursuit dans 2666 son travail de cohérence générale en incorporant des ramifications, des liens avec ses autres textes. Ainsi, il n'est pas question ici d'utiliser un matériau littéraire précédent pour le recycler, mais bien de donner un nouveau sens à ce matériau en l'insérant dans une nouvelle forme romanesque.

"L'Amérique Latine l'appelait et il continua à se glisser dans les mots du sacrifice jusqu'à disparaître, jusqu'à ne plus laisser de trace."
Cette citation tirée de Des putains meurtrières pourrait dévoiler le rôle, ou la trajectoire que prend Arturo Belano, personnage démiurge. Celui par lequel doit passer toute la beauté du monde et en même temps en supporter tout le tragique, avant de disparaître réellement derrière les voiles de la dernière fiction, poussière d'encre et de papier rendue au désert de Sonora comme le dernier sacrifice superstitieux qu'aurait réalisé son auteur, pour faire réapparaître celui qui a tout orchestré depuis le début, l'auteur lui-même, et qui n'est plus dorénavant présent pour poursuivre une oeuvre qui se trouvait être en pleine maturité et encore incroyablement prometteuse. Guidé sans aucun doute par la folie, le lecteur saura porter l'amulette Bolaño suspendue à son cou afin de conjurer l'oubli fatal auquel chaque chose est avec le temps vouée, par-dessus tout en littérature.

On peut évidement lire 2666 sans rien avoir lu d'autre de notre auteur. On peut évidement avoir lu tout et littéralement découvrir Roberto Bolaño avec 2666. Ce qui est nécessaire dans tout les cas, c'est de lire ce géant, de lire ce livre gigantesque, de lire et relire et relire et lire encore, parce que des oeuvres de cette importance il n'y en a pas tous les cent-sept ans. On a dit des Détectives Sauvages qu'il y avait un avant et un après. Il est évident que Bolaño marque quelque chose dans l'histoire de la littérature, mais ce n'est pas cela l'essentiel. L'essentiel, c'est que Bolaño marque de manière définitive la vie d'un lecteur, qui se trouve être de plus, je n'ai pas peur de l'affirmer, tout lecteur qui lira 2666.

*

Roberto Bolaño ouvrira les paupières des lecteurs d'un coup de talon, y glissera un grain de sable des cimetières futurs qui seront de vastes déserts et resurgira des miroirs en 2666.



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Mercredi 2 avril 2008
En écho aux notes de Pedro sur Varese, Zappa et Boulez :

On January 10 and January 11, 1984, Pierre Boulez conducted his Ensemble InterContemporain in Paris, to record three classical compositions of Frank Zappa's record "Perfect Stranger"
The Animations are made by Bruce Bickford in 1976. Some material is used in the Frank Zappa films "Baby Snakes" and "Dub Room Special"




Nota : pour les curieux, la version de Stockholm 1973 (à l'intro noise psychédélique, non dénuée d'humour ; ça commence vraiment à 7'35) et la version de la tournée de 88 tirée de Make a jazz noise here. Magistrale.


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Samedi 29 mars 2008
Celestial Pablum - Remedios Varo (1958)


Le Dégoût, du hondurien Horacio Castellanos Moya, Malacarne, de l'italien Giosuè Calaciura et Amuleto, du chilien Roberto Bolaño sont édités par Les Allusifs. Ces trois titres ont en commun leur longueur (romans de moins de 200 pages), leur forme de monologues hallucinés et hargneux, leurs déscriptions d'une société violente où règnent l'hypocrisie et l'absurdité, leurs approches du coeur noir de l'homme, leur style digressif et pourtant  touchant à l'essentiel à chaque phrase, la place nécessaire qu'ils donnent à la littérature, à l'art, à la poésie. La liste n'est pas close.
Ils savent tous que cela ne sauvera pas du mal, de l'adversité et de la médiocrité, mais pour paraphraser Raphaëlle Rérolle au sujet de ceux de Bolaño, qui use d'une formule plutôt adroite : ces livres sont une manière d'y résister.

Je relis Amuleto (140 pages) et le choc de la première lecture est reconduit lors de cette seconde.
La résistance est explicite et est incarnée par le personnage principal et narrateur : Auxilio Lacouture, uruguayenne de Montevideo qui débarque à Mexico dans les années soixante (elle ne se rappelle pas précisément la date, peut-être 1967, 1965, ou bien 1962, "disons 1965") et qui en 1968 reste seule, coincée durant plusieurs jours dans les toilettes pour dames du quatrième étage de la faculté de philosophie et de lettres, alors que l'armée et les granaderos violent l'autonomie universitaire et embarquent professeurs, étudiants, personnel universitaire, "quels que soient leur âge, leur sexe, leur état civil ou leur statut". Ce n'est pas le 18 septembre à l'université que l'armée fit le plus de dégâts, Auxilio le sait bien, c'est à Tlatelolco le 2 octobre, un quartier de Mexico où le gouvernement massacra plusieurs centaines d'étudiants manifestants, dix jours avant l'ouverture des J.O. de Mexico, ce qui sonne singulièrement par ailleurs aujourd'hui, quarante ans après, lorsqu'on entend les échos de le répression chinoise au Tibet, quelques semaines avant l'ouverture du plus important spectacle planétaire.

"Je l'ai su. J'ai su que je devais résister. [...] je me suis dit : Auxilio Lacouture, citoyenne de l'Uruguay, latino-américaine, poète et voyageuse, résiste."

Cette résistance constitue une légende dans certains milieux, "le DF allumé et le DF underground", mais aussi le milieu étudiant et le milieu des jeunes poètes mexicains, la légende de celle qui résista à la violation de l'université par l'armée mexicaine.

La légende est accompagnée d'une figure, d'un visage.
Pedro Garfias, poète espagnol avant-gardiste de l'ultraisme au surréalisme mexicain, chez lequel Auxilio s'installe lorsqu'elle arrive à Mexico et fait des ménages tout en suivant le travail du poète (et de son ami, le poète Leon Felipe), Pedro Garfias définit Auxilio dans les premières pages du livre comme "la version féminine du Quichotte". Auxilio est grande et maigre, elle a une coupe à la prince Vaillant et l'âge d'avoir un enfant majeur. Dans les années qui suivirent 1968, elle perd les quatre dents de devant et ne les remplace pas. Comme une blessure ouverte, ces dents perdues, ce trou, cette défiguration est le signe permanent de la mémoire des évènements de 1968 prête à ressurgir à n'importe quelle prise de parole ("...j'ai perdu mes dents au Mexique comme j'avais perdu tant d'autres choses au Mexique"). Auxilio en a pleine conscience, elle sait que son acte de résistance est d'une importance capitale, qu'il est nécessaire d'une certaine manière de le rappeler à la mémoire d'une génération perdue de jeunes poètes mexicains : "J'ai perdu mes dents sur l'autel des sacrifices humains." La paume de sa main qu'elle plaque sur sa bouche lorsqu'elle parle lui donne un air de "conspiratrice ou d'un être étrange, mi-sulamite, mi-chauve-souris albinos". Plus que de la conspiration, je vois une grande pudeur dans cet acte de retenir des paroles qui peuvent se transformer rapidement en un flot continu embrasant les voiles qui recouvrent les horreurs enfouies dans l'histoire récente du Mexique. C'est qui se passe pourtant ici, les voiles de la mémoire s'embrasent.
J'imagine parfaitement Auxilio Lacouture enlever la main qui couvre sa bouche pour nous raconter cette histoire - il ne peut en être autrement - afin de laisser prolifiérer les anecdotes, les souvenirs, les interprétations, les visions du futur, les fulgurances poétiques qui font de ses paroles quelque chose de caractéristique. Peut-être un chant. Et, pour conclure avant l'heure, "ce chant, c'est notre amulette".

La voix, le visage édenté, le souvenir d'Auxilio est cette amulette, qui nous sert à conjurer les spectres les plus violents et les plus absurdes de la réalité, à nous, lecteurs, mais aussi aux personnages qu'elle croise, qu'elle protège à vrai dire. Auxilio est "l'amie de tous les mexicains", mais elle est surtout "la mère de la poésie mexicaine". Elle vit chez les poètes Garfias et Felipe. Elle connaît les jeunes poètes mexicains. Elle cotoie des écrivains, des peintres, espagnols ou latino-américains exilés - en rêve ou en réalité : ainsi de Remedios Varo, peintre surréaliste morte au Mexique en 1963, femme de Benjamin Péret et amie de Leonora Carrington, elle est citée par ailleurs dans The Crying of Lot 49 de Thomas Pynchon ; ainsi de Lilian Serpas, poète salvadorienne qui se ventait d'avoir couché avec le Che... Elle protège son préféré, Arturito Belano qui existe, quant à lui, dans d'autres livres de Bolaño, dans Les Détectives Sauvages où il est l'un des personnages principaux, dans La Piste de Glace réduit à l'initiale B., dans une nouvelle des Appels téléphoniques, et Des Putains Meurtrières, et La littérature nazie en Amérique, et probablement se trouve être le narrateur de 2666. Arturo Belano, sorte d'alter-ego fictionnel de l'écrivain Roberto Bolaño, qui concentre le mystère du récit, qui magnétise Auxilio et évidemment le lecteur. Les ponts sont lancés entre les oeuvres de Bolaño. Amuleto paru après Les Détectives Sauvages en est une excroissance baroque puisque l'histoire d'Auxilio débute dans ce dernier et prolifère ici, dans un roman à part entière.

De cette "mère" de la poésie mexicaine, de cette oeuvre proliférante, on déduira cette généalogie imaginaire et fantasmée qui a tant d'importance chez Bolaño : l'héritage ne passe pas par le sang, il passe par la mémoire et les livres, par les souvenirs échangés et changeants et pourtant communs à une génération entière (la jeunesse mexicaine et latino-américaine et mondiale réprimée par les totalitarismes ; peut-être la jeunesse planétaire de 68 dans Amuleto), par la résistance à la violence politique, aux monstruosités de l'Histoire, par la douleur et la mélancolie partagées face au Temps qui se reproduit, à la confusion du Temps, à la prolifération du Temps, aux ratures du Temps - à l'image d'Héritage de l'écrivain secret et inaccessible Archimboldi, Pynchon de papier dans 2666, qui est un volumineux roman "empli de ratures et d'ajouts, de notes prolixes souvent illisibles en bas de page", qui n'accepte en somme aucune lignée conventionnelle, propre, mais plutôt quelque chose d'hybride, de chaotique, de diagonale.
Un héritage qui passe par une culture commune, où le fait historique ne peut avoir la même importance que la transmission d'une oeuvre ou d'une figure littéraires : pour exemple, Auxilio prophétise le sort d'écrivains majeurs du XXème siècle pour le XXIème ou plus, dans un liste ahurissante et quasi-comique (les listes narratives sont une marque de fabrique de Bolaño, rappelez-vous la liste des figures de rhétorique couplée à celle de l'argot de la baise à la fin des Détectives Sauvages ; voyez la liste des phobies qu'Elvira Campos dresse à Juan de Dios Martinez ou la liste des moyens de divination établie par la médium Florita Almada dans 2666) - funèbre litanie qui me fait penser qu'elle aurait pu être scandée par Maria Soudaïeva - contenant par exemple :

"Vladimir Maïakovski reviendra à la mode vers l'année 2150. James Joyce se réincarnera en un enfant chinois en 2124. Thomas Mann deviendra un pharmacien équatorien en 2101. [...]
Arno Schmidt renaîtra de ses cendres en 2085. Franz Kafka recommencera à être lu dans tous les tunnels d'Amérique latine en 2101. Witold Gombrowicz jouira d'une grande influence au-delà des limites du Rio de La Plata vers 2098. Paul Celan renaîtra de ses cendres en 2113. André Breton resurgira des miroirs en 2071. Max Jacob cessera d'être lu, c'est-à-dire que son dernier lecteur pourra en 2059."


Ce Temps en confusion s'accentue au fur et à mesure du discours délirant et proliférant d'Auxilio Lacouture. Fatiguée, affamée, seule dans les toilettes, elle n'a que la lune qui passe d'un carreau à l'autre de la fenêtre pour marquer les heures. Elle en vient à confondre les années, les rêves et les souvenirs, elle ne sait plus si elle est folle ou non, elle hésite quelques fois à se croire morte... Tout se mélange pour pointer doucement le long d'une ligne de fuite qui transcende toutes les contingences : la poésie et ses visions presque mystiques comme seul échappatoire à une situation authentiquement sordide.
Ces visions poétiques sont aussi de nouveaux ponts vers les futurs oeuvres de Bolaño, en particulier vers 2666 (certainement en germe à l'époque où Bolaño écrit Amuleto) qui ouvre à l'infini les possibilités narratives mais qui rassemble aussi et absorbe comme un trou noir toute l'énergie narrative déployée auparavant. On peut lire Amuleto et y voir les prémisses de cette grande fresque tragique contemporaine qu'est 2666. Explicitement comme dans cette scène où Belano, San Epifanio et Lacouture se retrouvent dans la colonia Guerrero qui, à cette heure, paraît "un cimetière de l'année 2666, un cimetière oublié sous une paupière morte ou inexistante, aux aquosités indifférentes d'un oeil qui en voulant oublier quelque chose a fini par tout oublier." Si la Note à la première édition de 2666 par Ignacio Echevarria reprend cette évidente citation, elle ne mentionne pas les visions prophétiques d'Auxilio Lacouture, plus loin dans le livre, qui culminent dans la scène finale et dantesque d'Amuleto, qu'on ne peut que faire résonner avec l'Histoire interminable contenue et en même temps déployée de 2666 :

"Et j'ai su que l'ombre qui glissait sur la grande vallée était formée d'une multitude de jeunes, une infinie légion de jeunes qui marchaient vers quelque part.
Je les ai vus. J'étais trop loin pour distinguer leurs visages. Mais je les ai vus. Je ne sais pas si c'étaient des jeunes de chair et d'os ou si c'étaient des fantômes. Mais je les ai vus. [...]
Ils marchaient vers l'abîme. Je pense que je l'ai su dès que je les ai vus. Ombre ou masse d'enfants, ils marchaient vers l'abîme."


On ne peut s'empêcher de penser à la longue invocation de noms qui rythme presque mécaniquement le fil narratif de la quatrième partie de 2666, centrale et longue partie des crimes où des centaines de jeunes femmes sont sacrifiées sur l'autel de la corruption, du pouvoir, de l'impunité, des trafics et de l'hypocrisie humaine.

*

Je voudrais encore parler de tragédie, des scènes récurrentes chez Bolaño, de son humour, de mythologie, de jeunesse éternelle, de l'importance de l'initiation, d'amitié, d'humilité...
Je n'ai de loin pas tout dit.
En fait, je suis bavard et je n'ai rien dit du tout.




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Jeudi 27 mars 2008
Pedro se débat avec ses notes de bas de pages.
Ce qui me fait penser que, par un curieux hasard, je me retrouve cette semaine petit 2. dans la plus populaire des encyclopédies électroniques, sur la notice wiki d'Antoine Volodine.
J'aurai préféré qu'on remarque mon blog pour les papiers que j'ai consacré à cet auteur, mais c'est une information pratique qui aura pris le dessus - que je partage par ailleurs avec un autre blog que je découvre pour l'occasion et qui, comble de la coïncidence, possède le prénom d'un futur auteur miniatures, et est en même temps une revue littéraire qui devrait paraître dans les mêmes dates que CYCLOCOSMIA !
Etonnant petit monde.
Plus étrange encore, quelqu'un parvient à tomber sur Dernière Marge à partir du site universalis.fr ... et je me demande si je ne suis pas en fait une notule dans un volume hrönir rêvé par un encyclopédiste qui dont l'imagination lui jouerait des tours.

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Vendredi 21 mars 2008
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Cette année, j'ai vu deux mondes au Salon du Livre. J'ai vu deux mondes parce que pour la première fois j'y étais le jour de la journée professionnelle, le lundi, et aussi le mardi, pour la nocturne, dans son versant people donc. Je ne connaissais jusque là que le dimanche exténuant et improductif.
Le monde people du mardi soir : il y a des essaims de caméras agglutinés aux célébrités en dédicace et aux politiques en promenades. Il y a une atmosphère littéralement étouffante et un relent d'hypocrisie dans l'air... les conversations sont difficiles, ne durent souvent pas plus de cinq minutes et ne vont pas très loin, tout va trop vite, à l'image des flux métropolitains qui croisent les souterrains de la capitale. On est perdu tout le temps, et pourtant c'est loin d'être désert. Je laisse la parole à Thomz qui dans un fricfrac-reportage de première classe pour le FFC donne merveilleusement la tonalité. Mais enfin, mardi s'était par dessus tout l'occasion d'aller serrer la pince à Claro avec mes compadres Pedro et Thomz, causer Volodine avec Nicole Caligaris (dont je conseille vivement le dernier roman Okosténie, j'en reparlerai), discuter de bibliothèques perdues avec Benoît Virot, qui s'occupe de la revue et des éditions Le Nouvel Attila...
Le monde pro du lundi : d'une certaine manière, c'est autre chose. De la place dans les allées, des libraires, des bibliothécaires, des auteurs, des éditeurs, quelques journalistes aussi, mais sans trépieds et machine à capturer votre âme. Pas de caméra, pas de hordes de fans attendant de se faire signer le dernier Gavalda ou Pennac ou la dernière bédé à la mode. Discussions plus amples avec les éditeurs qu'on apprécie. Le lundi est vraiment le moment de montrer sa petite frimousse de libraire de province ou de saluer ceux qu'on a déjà rencontré. Café/croissant au stand Bourgois, saluts amicaux du côté de chez Liana Levi, Sabine Wespieser, et bien sûr Les Allusifs, dont je n'aurai jamais fini de faire l'éloge de leur nécessaire catalogue, rencontres très heureuses avec Le Passage du Nord-Ouest et Quidam Editeur, dont tout lecteur normalement constituer se doit de suivre et lire les publications. Et plein d'autres choses...

Bien sûr, je n'ai pas résisté à franchir les seuils des librairies parisiennes lors de mes quartiers libres, et j'ai déniché cinq livres, qui sont venus alourdir mon sac à dos déjà pesant :
  • Encore un roman monstrueux d'un auteur dont je ne connaissais pas le nom, mais qui semble avoir marqué la littérature espagnole (et pas que) de la seconde moitié du XXème siècle puisque dans le droit héritage de Rabelais et Cervantes, en particulier avec ce roman (traduit dans les années quatre vingt dix chez Actes Sud) : La saga/fuga de J.B. de Gonzalo Torrente Ballester, Ediciones Destino.
  • Le Couteau du mendiant / L'Eau tranquille, recueil de nouvelles de Rodrigo Rey Rosa (Antoine Soriano Editeur) dont j'ai déjà parlé à propos de La rive africaine et Le projet. L'occasion enfin de lire les nouvelles tant vantées par Bolaño, Vila-Matas, et toute une génération d'auteurs hispano-américains.
  • Moriencia, recueil de nouvelles du géant paraguayen Augusto Roa Bastos chez Flammarion.
  • Papiers de Nouveauvenu et continuation du Rien d'un des pères littéraires de Borges, Macedonio Fernandez chez Corti.
  • Et pour finir, un essai (que j'imagine introuvable, puisque édité dans les années 70) sur l'oeuvre de José Lezama Lima dont j'ai parlé à propos de Paradiso et dont nous reparlerons bien tôt ou tard : José Lezama Lima y la critica anagogica de Luis F. Fernandez Sosa, Ediciones Universal.
Courses de littérature de langue espagnole qui ont certainement été influencées par la lecture de 2666 de Roberto Bolaño que je suis sur le point de finir, un des plus grands romans que j'ai lu, et qui sera sans aucun doute la source de quelques notes de lectures ces prochaines semaines.

par a.w. publié dans : acquisitions
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