(
note 1 -
note 2)
QUEL EST L'ENDROIT D'OU JE PARLE ? (p. 663)
Je pensais pouvoir réaliser une lecture lente et posée de ce roman MONUMENTAL (
je pèse carrément mon mot), comme l'auguraient les marginalia que je
lui consacrais déjà. Mais
le temps de la lecture s'est accéléré pour moi dans les semaines passées, et bien que j'ai noirci
les marges de mon livre, souligné des quantités de phrases et tracé de nombreuses flèches, je n'ai pu "mettre au propre" mes impression et divagations de lecture, au fil, comme je le souhaitais.
Cependant, retournons au charbon, dans le désordre si nécessaire, c'est pas grave, parce que l'ami
g@rp de son côté a entrepris le même type d'approche et qu'il serait agréable de confronter, dans une certaine contemporanéité ou mesure nos marathons respectifs.
Or donc, la dernière période de
L'Odyssée barbare - je rappelle que le roman est composé de quinze périodes divisées chacune en chapitres de longueurs variées, d'une ligne à une dizaine de
pages voire un peu plus - commence par un chapitre complètement clinquant, ahurissant, dézingué. Le narrateur, dont on avait pris l'habitude qu'il joue constament des tours au lecteur dès le début,
comme le précise
g@rp par ailleurs dans sa
seconde note de lecture (cf.
ce qu'il dit du chapitre cinq), semble être lui-même, pour le moins, pris au piège, pris à quelque chose qui semble être son propre piège. Alors qu'auparavant, on s'était déjà retrouvé, à plusieurs
reprises, avec une sensation particulièrement singulière face au narrateur (narrateur obsédé, parano, maniaco-dépressif ou hystérique ?!), version halluciné d'un metteur en scène omniprésent (ses
interventions comme des didascalis permanentes) ou d'un surnarrateur qui suit une tradition pourtant bien connue (qui va du type roman picaresque à
celui imaginé par Volodine, par exemple), notre narrateur donc, est pris d'un délire enfiévré complètement déroutant,
faisant plonger encore plus avant le lecteur dans ce truc vieux comme le monde et que
Borges fait remonter à
Homère : la modernité.
On pourrait être agacé par ce qui se passe dans ce chapitre, et penser que
Daniel Sada se paie la tête du lecteur. Je crois plutôt qu'il est capable de montrer à cet endroit quelque chose
d'essentiel : ce que permet la littérature, c'est une liberté absolue : de l'auteur, du narrateur, du personnage, du lecteur... du livre même. C'est une grande EMANCIPATION qui a lieu (c'est à cela
que je pense quand je parle de modernité).
Alors qu'on se trouve sur le fil tendu et raide, prêt à basculer d'un moment à l'autre dans le gouffre terrible de l'ennui, de la démesure, de l'abandon, de l'échec même, pendant plus de 650 pages,
il y a à partir de cette période numéro quinze quelque chose de GEANT (je l'écris gros, pour que ça colle mieux au propos) qui se produit (même si, et les notes de
g@rp comme les miennes
peuvent annoncer qu'il y a des choses géantes dès les premières pages) : le narrateur se scinde, le narrateur bascule dans une schizophrénie entière. Mais, il ne s'agit pas pour
Sada de
faire de la psychiatrie (ou de la psychanalyse, ou juste de l'excuse de l'inconscient) un moyen ou un régime de la narration, je crois encore une fois qu'à cet endroit (cet endroit qui fait dire au
narrateur, à trois reprises successives : "QUEL EST L'ENDROIT D'OU JE PARLE ?", en majuscule s'il vous plaît, aussi) où le narrateur se scinde,
Daniel Sada ouvre un monde d'une étrangeté (au
sens fort) essentielle. Nous ne sommes pas, malgré les apparences dans le discours théorique (
Sada n'a pas l'air d'aimer théoriser, de faire de la méta-littérature comme d'autres peuvent y
prendre un malin plaisir (jubilatoire, par ailleurs, lorsque c'est bien foutu)), nous sommes jusqu'au cou(p) dans la réalité la plus dure et la plus pure, celle qui donne à l'imagination la
primauté et le pouvoir sur le reste. Peut-être est-ce dû aussi à une question culturelle, mais il est évident à la lecture de
L'Odyssée barbare comme à celle de son prédécesseur direct
Pedro Paramo (de
Juan Rulfo, pour ceux qui ne parviendraient pas à suivre, une autre histoire mexicaine de fantôme, hum) que le monde des rêves existe comme celui des spectres et
des divinités primitives, au même titre et avec pas moins de consistance et d'authenticité (de vérité, s'il m'était permis) que ce que nous nommons courament "réalité".
C'est tout bêtement d'un rêve dont il s'agit dans ce chapitre, un rêve croisé : celui de Trinidad et Cecilia, et le narrateur oscille étrangement entre deux (ou trois) possibilités de le raconter
(car c'est cela l'essentiel chez
Sada : raconter), le raconter depuis l'un ou l'autre des points de vue, même si c'est le même. (Par exemple.) Mais là où il y a quelque chose
d'hyper-puissant, c'est que cette question du point de vue (essentiel pour
Daniel Sada, il y revient à plusieurs reprises dans des entretiens) est évidemment couplée avec un art de la
construction narrative, de la composition, de l'architecture du roman, de la perspective et de la vitesse qui vous fout tout bonnement sur le cul.
La matière du rêve n'a rien d'effrayant, quoique... (p. 663)
Deux rêves indépendants qui finalement se rejoignent. (p. 663)
QUEL EST L'ENDROIT D'OU JE PARLE ? Depuis un autre rêve ou depuis quoi, saperlipopette ? (p.666)
A ce moment-là, on se souviendra (enfin, on essaiera, parce que sans prendre de notes...) des premiers mots du chapitre trois de la première période, l'un des possibles commencements du roman, et
l'on se dit qu'il y a un bluff gigantesque dans ce roman, du fait de sa construction et de son thème général, non, principal : le mensonge - il faut rappeler que le titre original est
Porque
parece mentira la verdad nunca se sabe, es decir en frances : "La vérité c'est comme du mensonge, on n'en sait jamais rien" (épigraphe et p. 273). On se dit que les rêves croisés pourraient
expliquer la confusion chronologique qui brouille le lecteur, on se dit qu'il serait facile de tout mettre sur le dos du rêve, on se dit qu'il est hors de question de faire confiance une minute de
plus au narrateur, encore moins à
Sada. On se dit que le mensonge est une chose... merveilleuse :
Ici on commence le recoupement de considérations non fondées par quelqu'un qui confond la matière du rêve avec celle de la réalité sans savoir où se situe la ligne de partage ou bien où se trouve
en définitive l'absurde (...) (p 18)
Je ne sais pas comment, mais j'en viens à cette conclusion, formule toute bizarroïde, comme quelque chose qui s'impose afin de clôturer pour aujourd'hui :
MENSONGE = LITTERATURE = VERITE
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