Lundi 10 mars 2008
Charmé par La Rive africaine de Rodrigo Rey Rosa, je n'ai pu m'empêcher, encouragé par les commentaires de Blanche D., d'aller voir de quoi cet auteur était capable. Je me décidai à plonger dans un texte relativement court, quatre-vingt pages, aéré mais d'une profondeur et d'une invention indéniables. Et différent de La Rive africaine, même si le style de Rey Rosa ne l'est pas tant : toujours cette espace laissé au lecteur, et toujours cette énigme qui plane sur le récit et qui ne cherche pas de conclusion là où on en attendait.

Le Projet (Carcel de Arboles), publié en 1999 dans la collection L'Etrangère chez Gallimard, se déroule au plus profond de la forêt guatémaltèque. Derrière une maison coloniale, toute blanche, Madame le docteur Pelcari a élaboré une invention digne du grand maître Martial Canterel dans sa villa de Locus Solus, dans le roman éponyme de Raymond Roussel. Selon la théorie que la pensée succède au langage, aux mots (le roman s'ouvre avec une exergue de Wittgenstein), elle a conçu une machine qui permet, dans un dispositif que le lecteur suppose électro-organique mais dont il ne connaîtra pas le détail (au contraire, Canterel ne lésine jamais sur les détails du fonctionnement de ses dispositifs), de reconstituer du langage, donc une pensée, à partir de cerveaux d'être vivants.

Des perroquets sont utilisés dans le dispositif qu'expérimente Pelcari au début de l'histoire. Sa machine lui sert à composer un poème que récitent les oiseaux de leur voix devenue unique, "une seule émission de voix", bien qu'"infernale". La tentation est grande d'appliquer ce système à des créatures intelligentes : le conseiller d'Etat qui visite l'expérience (clandestine, faut-il le préciser) de Pelcari est séduit par le projet, et imagine ce qui pourrait se passer avec des êtres humains.

- De combien d'individus auriez-vous besoin pour constituer un petit orchestre ? Doué de raison, bien entendu.
- Cela dépend, dit le docteur en se levant. (...) On pourrait en former un avec une dizaine d'individus. Mais le nombre d'ordres qu'il serait possible de leur donner réduirait leur intelligence à celle d'un idiot. Avec cent, bien sûr, le niveau s'éleverait. Ce serait comme si vous auriez à votre service une bande de sauvages. Avec mille...

Si je me souviens bien, les machines de Canterel sont des oeuvres d'art. De savantes oeuvres d'art, leur objectif est purement esthétique, à la recherche d'une beauté absolue. La machine de Pelcari, corrompue par le conseiller d'Etat, a finalement une visée politique, cela ira bien au-delà du récital de poésie. Sans l'appui du conseiller, Pelcari ne peut tenter de réaliser son expérience, son rêve...

Nous saurons précisément si ce rêve est réalisable, moralement souhaitable ou non, peut-être monstrueux, dans le coeur du texte. Le postulat scientifique et la mise en bouche narrative se trouvent dans le court prologue, que j'ai plus ou moins résumé. Le texte principal conte l'histoire du grain de sable qui enraye la machine et risque fort de la faire exploser.
Rey Rosa pose une ambiance tendue, étourdissante, à la limite d'un fantastique psychologique digne d'Edgar Allan Poe, ou d'Adolfo Bioy Casares, dont Le Projet fera penser à L'Invention de Morel par certains aspects, et me souffle-t-on à l'oreille, à Plan d'évasion. Encore une fois, comme pour La Rive africaine, le récit est court, mais très dense, et laisse de longues traces au fond du cervelet.

Par ailleurs, j'aimerais mettre en parallèle ce texte à La colonie pénitentiaire de Franz Kafka. Je ne sais pas à quelles conclusions cela peut mener, mais la machine de Pelcari me semble être une image inversée de celle du commandant de la colonie...
Dans la nouvelle de Kafka, le "voyageur" assiste à l'exécution d'un condamné mort, par une méthode élaborée par feu le commandant de l'île. Une machine de torture grave la peine du condamné dans la chair de celui-ci, avant de lui ôter la vie après agonie. Le voyageur est pris à parti, l'"officier" chargé de la démonstration tente de le convaincre de la pertinence du procédé, ce que refusera le voyageur. Dans un retournement de situation, l'officier prend la place du condamné et subit lui-même la peine. La machine s'emballe, l'appareil se détruit et tue l'officier.
Je vois la machine dans son rapport au langage de cette manière : la pensée (la justice, le droit) est antérieure au langage (la loi, la sentence) qui est considérée comme un acte - de justice vis-à-vis du condamné à mort.
La machine de Pelcari fonctionne dans un sens diamétralement opposé : le conseiller d'Etat propose à Pelcari des condamnés à mort pour servir de cobaye (et les faire échapper ainsi à leur peine, mais sans légitimité) pour cette expérience qui fait passer le langage avant la pensée. Voilà ce que dit le conseiller à Pelcari :

- Comme vous le savez, les hommes que je vais vous prêter son condamnés à mort, justement ou injustement, je ne sais pas. Je veux les sauver, bien que le risque que j'encours, si la chose est découverte, soit grand. Je ne le fais pas par altruisme, mais parce que je ne crois pas à la peine de mort. En revanche, je crois au progrès.

La conclusion pourrait se trouver dans les dernières scènes de chaque histoires : les machines s'auto-détruisent toutes les deux ; le voyageur kafkaien reprend le bateau laissant l'île derrière lui ; quant à Pelcari, elle quitte la forêt pour la ville à bord d'un hélicoptère, n'emportant rien d'autre qu'un perroquet (qui n'aura au final pas bêtement répéter l'oeuvre de Kafka !).

Les deux récits sont comme deux fables qui se complètent et se contredisent car elles renversent l'une et l'autre le sens de chacune. Elles rappellent, par ailleurs et en dernier lieu, qu'elles sont des machines littéraires indestructibles.

Le Projet - Rodrigo Rey RosaLa Colonie Pénitentiaire - Franz Kafka

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Samedi 1 mars 2008
L'ASSOCIATION FONDE UNE REVUE


« Cyclocosmia est un genre d’araignée à terrier à clapet particulièrement rare et spectaculaire, dont le caractère le plus visible est un opisthosome brusquement tronqué et portant une plaque circulaire fortement sclérotisée qui ressemble à une plaque de bouche d’égoût. »
Le Carnet du Museum n°14, Genêve, 2004.


L'association minuscule a le plaisir d'annoncer officiellement la création d'une revue littéraire semestrielle d'invention et d'observation. Elle emprunte son nom, cousu de multiples étymologies imaginaires, à une créature du règne animale qui, de fait, devient son animal-totem majeur : le premier numéro de CYCLOCOSMIA paraîtra à l'automne deux mille huit.

CYCLOCOSMIA contiendra des textes de création et des textes de critique, et sera illustrée.
A l'image des miniatures que l'association minuscule a par ailleurs déjà publié, nous encouragerons l'hybridation des genres et des registres, ainsi que l'épanouissement de voix singulières. Les nouvelles, poèmes, chroniques, textes courts en tous genres seront l'écho de trois thèmes annoncés à l'ouverture, qui changeront à chaque numéro, et qui, s'ils ne seront pas des contraintes rigoureuses d'écriture, serviront d'indices, de souffles, de signes, de lignes de fuite.
Quant aux textes critiques, ils seront centrés dans leur ensemble autour d'un dossier consacré à un écrivain dont nous considérons qu'il appartient à une bibliothèque idéale et incontournable, nécessairement monstrueuse, tel l'animal-totem. Ces articles, nous les voudrons avant tout dictés par la passion. Ils pourront, par ailleurs, s'ouvrir à d'autres domaines de la création ou de la pensée, comme la philosophie, la musique, le cinéma... et n'approcher que de manière diagonale le sujet du dossier ou les thèmes choisis.

De plus, la revue, bien que sous l'égide de la cyclocosmia dont elle gardera le nom, acceptera à chaque nouveau numéro un nouvel animal-totem qui, symboliquement, définira la forme du numéro et distribuera son contenu.

L'animal-totem, les trois mots-clefs et l'écrivain du dossier, ces trois éléments changeants, composeront ce que nous appelerons de manière récurrente la tothématique, qui fera office d'éditorial et de sommaire imagés pour chaque numéro.

Nous aurons soin de choisir à chaque fois une créature du règne animal aux caractéristiques particulièrement monstrueuses, car nous croyons qu'à la littérature s'applique aussi cette citation de Roger Caillois tirée de Méduse et cie :

« L'animal recherche une ressemblance aimable pour attirer, désagréable pour écarter, redoutable pour effrayer. Il peut ainsi ne pas rechercher de ressemblance du tout, s'assimiler au milieu ou, par quelque transformation à vue, devenir soudain monstrueux, terrifiant, sans référence à rien de connu ni de réellement existant. »


CYCLOCOSMIA, caractéristiques techniques :
- parution : premier numéro à l'automne 2008, semestriel.
- format : 125x202 mm, 150 pages environ.
- illustrations noir et blanc
- prix provisoire : dix euros.
- disponible en librairie ou par correspondance à l'association.


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APPEL A CONTRIBUTIONS


« Cyclocosmia est un genre d’araignée à terrier à clapet particulièrement rare et spectaculaire, dont le caractère le plus visible est un opisthosome brusquement tronqué et portant une plaque circulaire fortement sclérotisée qui ressemble à une plaque de bouche d’égoût. »
Le Carnet du Museum n°14, Genêve, 2004

La tothématique du premier numéro de CYCLOCOSMIA se décompose comme suit :
- animal-totem : la cyclocosmia
- mots-clefs : souterrain, bouclier, toile
- dossier : Thomas Pynchon

Les textes doivent être inspirés par la tothématique. Toutes les approches sont possibles : littérales, à contraintes, symboliques, contradictoires, énigmatiques, absurdes...
Concernant le dossier en particulier : il sera composé d'un article minimum pour chacun des sept livres paru de l'auteur. Des articles thématiques ou des lectures personnelles de Pynchon sont les bienvenus.
Les illustrations (dessins, photos, bandes dessinée...) peuvent faire écho aux articles ou être présentées à part entière. Elles doivent dans ce cas se rapporter, comme les textes, à la tothématique.

Les propositions de collaboration (jusqu'à 15000 signes, espaces compris) doivent nous parvenir avant le 30 avril 2008 ; la date de remise des participations définitives est fixée au 30 juin 2008. Parution du numéro : automne 2008.

Envoi par mail ou par courrier ou pour tout renseignement complémentaire :
à l'attention du président Antonio Werli
association minuscule
14 rue Dietrich 67210 Obernai
associationminuscule [at] orange.fr

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Vendredi 29 février 2008
Il fallait bien que ça arrive : à force d'attendre, la pile s'est cassée la binette, et s'est mélangée à d'autres, effondrées elles aussi !!

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Oserai-je faire le détail des livres qui ont rejoint les piles, les rayons de ma bibliothèque ces dernières semaines ? Un mois et demi a passé, et j'aurai vraiment dû faire des points plus tôt. Je ne ferai donc pas de liste détaillée comme d'habitude, mais juste un petit panorama. D'ailleurs, ça ne collera pas forcément avec la photo qui comporte des livres de chevets, des ouvrages qui servent mes "travaux", d'autres que je n'ai toujours pas rangé à défaut de place, et des livres tirés des rayons et relus il y a quelques temps...
Dans le désordre :
  • Il y a des gros morceaux : les livres de Thomas Pynchon ou José Lezama Lima qui me manquaient.
  • Le numéro de la N.R.F du début d'année où l'on peut lire un extrait de Face au jour de Pynchon, traduit par Claro, à paraître en août.
  • A la suite de la lecture de Za de Raharimanana : des recueils de nouvelles du même auteur dans la collection "Motifs" du Serpent à Plume.
  • Des bios d'auteurs américains postmodernes dans une petite collection de chez Belin.
  • Deux numéros de la bonne revue littéraire critique Le Trait.
  • La crise du monde moderne de René Guénon, à force de le croiser chez Basara... et chez Golovanov.
  • Des auteurs que je lorgne depuis l'année dernière : Gilbert Sorrentino, Brian Evenson, Reinhard Jirgl...
  • Un bon livre critique, solide, sur le libéralisme, avec lequel je me suis régalé : L'Empire du moindre mal de Jean-Claude Michéa.
  • L'Acme Novelty Library de Chris Ware, L'Ombre en avait touché un mot.
  • Antigone de Sophocle, dont je parlerais peut-être un jour, si j'ai le courage...
  • ...un livre de Michel Onfray, Cynismes, dont l'intro m'a déjà énervé.
  • Le numéro de Chronic'art de février. Pacôme Thiellement, guest de la Blog Party, fait sa sélection : L'Ombre des Idées et Dernière Marge ont l'honneur d'y figurer !
  • et d'autre bricoles que je dois oublier...
En plus de tout cela, comptons les services de presses reçus à la librairie, dont plusieurs sont en cours de lecture ou ont été lus, et dont je parlerai sans aucun doute, dès que possible.

Je ne résiste pas cependant à dévoiler la plus belle prise. Annoncé par l'éditeur depuis plus de deux ans, à paraître enfin dans quelques jours, précisément jeudi prochain le 6 mars : les 1016 pages monumentales de 2666 de Roberto Bolaño. Bien que j'en ai lu déjà pratiquement la moitié dans la langue, je ne peux que me réjouir de la parution de sa traduction en français... et on en parlera très rapidement ici-même et sur le site du Fric-Frac Club où je me suis essayé, il y a quelques jours, à quelque exercice de traduction.

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par a.w. publié dans : acquisitions
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Dimanche 24 février 2008
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"La Galaxie Centaurus A fait partie de la catégorie des galaxies à noyau actif. Elle est une source puissante d'ondes radioélectriques. Il est possible que l'on assiste ici à la collision et à la fusion d'une galaxie elliptique et d'une galaxie spirale.
Le noyau de Centaurus A est la plus petite radiosource extragalactique connue (10 jours de lumière). Des images X ou radio montrent qu'il éjecte un jet de particules à haute énergie. Il contient peut-être un trou noir supermassif (cent millions de fois la masse du Soleil)."

Crédit : European Southern Observatory.

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A quelques caractéristiques et conditionnels près, depuis huit jours (bien que les prémisses furent relevées dans les semaines qui précédèrent), un phénomène similaire, d'une ampleur encore insoupçonnée et dont les effets se mesurent déjà en mégatonnes et hyperkilowatts, a fait son apparition dans les cieux électriques du réseau. Vous feriez mieux de pointer vos appareils vers cette singularité : lunettes, stroboscopes, cadrans lunaires, théodolites, baromètres, micro-balances à quartz. Ce phénomène est autodéterminé et échappe aux classifications en cours. Il a néanmoins un nom, illuminé par les multiples explosions énergétiques qu'il déverse le long des lignes d'horizon :




par a.w. publié dans : notes d'intentions
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Vendredi 22 février 2008
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- Salut, Antonio, dit-il. Assieds-toi donc.
Et il se remit à écrire, ignorant délibérément les exigences émanent d'Antonio, comme par ondes. Antonio serra les lèvres et soupira. Il joignit ses mains minuscules et bleuies, sous l'effet d'une mauvaise circulation. Il commanda un verre d'eau, détournant son profil simiesque afin d'ignorer le regard froidement méprisant du garçon. (...)
Antonio imitait à la perfection toute une variété d'accents américains, comme enregistrés, et mixés. Ainsi qu'en un film surimposé et accéléré, le possesseur absent de cette voix apparaissait un bref instant à la table, Brooklyn succédant à Chicago, la Californie au Texas, le Maine au Sud profond.
Le garçon posa le verre d'eau sur la table, si violemment qu'un peu d'eau rejaillit sur la manche d'Antonio. Antonio foudroya du regard le garçon, qui essuya négligemment la table d'un coup de chiffon, puis lui tourna le dos et s'éloigna. (...)
Les traits déformés par la tension, les yeux littéralement fulminant de haine, Antonio lui rendit son sourire.

Interzone de William Burroughs (Bourgois)

par a.w. publié dans : bibliothèque
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Mardi 19 février 2008
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   Antonio. - Mon cher Pietro, moi j'ai du mal à croire que la lune se trouve au-delà de l'atmosphère.
   Moi. - Pourtant tous les livres le disent. Mais il est vrai que parfois moi aussi, à la pleine lune, j'ai comme l'impression qu'elle navigue ici tout près, qu'elle flotte dans l'air qui entoure notre terre.
   Antonio. - Et moi je te dis que si nous nous mettions à l'écoute, sur les rochers de Santo Polito, vers minuit, on pourrait entendre le bruit feutré de la lune qui marche au-dessus de nos têtes.
   Moi. - Ah ! cela serait magnifique ! On appellerait les paysans, qui viendraient à dos d'âne et ils resteraient étonnés, à regarder, le nez en l'air.
   Antonio. - Et si le vent soufflait avec force, nous pourrions la voir ondoyer, puis s'arrêter sans doute sur les branches du grand caroubier qui se trouve là-bas, contre l'enclos des brebis.
   Moi. - Allons, allons, ce sont des discours d'enfants. La lune est aussi grande que l'Amérique du Nord, et aussi aride que les rues de Mineo en cette saison.
   Antonio. - C'est effrayant, rien qu'à y penser. Ainsi, si nous pouvions aller sur la lune, toi et moi, avec un avion... Ah ! on verrait des choses extraordinaires !
   Moi. - D'abord on verrait Mineo, aussi petit qu'une soupière, avec ses vieux clochers, puis, en nous éloignant davantage, on verrait l'Italie comme une tache verte, et l'Europe et enfin la Terre avec ses continents qui naviguent sur les mers agitées de vagues monstrueuses.
   Antonio. - En nous penchant de là-haut on verrait alors notre monde, transformé en une montagne enveloppée de brouillard, qui tourne comme une toupie, tour à tour blanche et noire.
   Moi. - Et, à côté de la Terre, il y aurait Mars et Vénus comme des rochers supsendus et tournoyants dans une aube diffuse et informe.
   Antonio. - Mais oui, les autres planètes...
   Moi. - Mon cher Antonio, quand je pense à tout ça, je me sens tout petit, comme un poussin qui vient de naître.

Le tailleur de la grand-rue de Giuseppe Bonaviri (L'Imaginaire, Gallimard)

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Mercredi 13 février 2008
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Revenir de la toundra n'est pas une mince affaire. Le Grand Nord vous colle ses paysages au fond de l'oeil, et l'odeur des rennes reste prégnante. Quand vous revenez d'un tel voyage, de loin, comme cela, vous gardez incrusté, gravement, le souvenir des moments partagés avec ceux que vous avez rencontré et avec qui vous avez souvent marché, souvent trinqué, souvent échangé des silences de complicité, pendant des heures et des heures et des heures. Il faut donc un gros coup de chaud pour vous changer les idées, sinon, cela ne prend pas. Quelque chose qui contraste en somme, et sacrément. Je me suis lancé sur deux pistes - avant de tenter de retourner à des paysages plus sereins, des lectures en cours et des choses prévues depuis belle lurette -, il fallait des tons et des couleurs qui changent radicalement.

En premier, j'ai repris 2666 de Roberto Bolaño qui sortira en français le 6 mars chez Bourgois. Repris la troisième partie que j'avais malheureusement laissée en plan au printemps dernier, pour cause de Tunnel de Gass, de Paradiso de Lezama Lima (ces deux là n'étaient pas des minces affaires, et j'avoue être toujours en cours du Tunnel, mais enfin, a-t-on jamais fini un livre ?), et des quelques romans de Volodine enfilés d'affilée, (et entre ces monstres, une multitude de petites friandises, petites par leurs épaisseurs mais non moins intéressantes, l'index de Dernière Marge peut témoigner d'une partie du parcours).
Or donc, 2666 est le roman posthume de notre romancier chilien préféré, en cinq parties et pas moins de 1100 pages (v.o., car en v.f. il faudra compter plus de 1600 pages : peut-être le roman le plus gros de l'année, encore que l'on ne manquera pas de mesurer la translation v.f. par Claro (dont nous allons parler dans un instant) de Against the day de Thomas Pynchon prévue pour le mois d'août au Seuil). Après le choc des Détectives Sauvages en 2006 (les esprits avisés avaient repéré cet auteur avec ses publications précédentes comme La Littérature nazie en amérique ou Etoile distante, entre autres), 2666 est attendu avec nervosité. Je n'en dirai pas plus dans l'immédiat, si ce n'est que c'est très très bien (aussi enthousiasmant que Les Détectives Sauvages), et que de changer de langue, me permet de couper relativement facilement : de l'espace ensorcelant et sans horizon de la toundra des Nenets, je file à New York incinérer la mère de Quincy Williams, journaliste noir aussi appelé Oscar Fate, puis prends l'avion avec lui pour Detroit assister dans une église à la conférence surréaliste d'un ex-Panthère Noire gastronome, et maintenant, je me retrouve à Tucson en attendant de passer au Mexique en vue de couvrir des matchs de boxe - Fate doit remplacer un de ses collègues responsable des sports assassiné il y a peu -, ce qui, somme toute, devrait me rammener à Santa Teresa, centre névralgique du roman qui tient ensemble les parties de ce puzzle gigantesque, labyrinthique et tentaculaire...

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Parallèlement à des mastodontes littéraires de ce type, il faut aussi quelques bons petits coups, bien tendus et bien nerveux, plus courts et plus vifs, pour vous tenir éveiller, et faire la transition.
Ainsi, ce week-end, il y eut Madman Bovary qui fut un bon coup de trique qui remet le langage à sa place et vous raconte que c'est un matériau maléable, pliable, tassable, éreintable, tordable, cassable et assimilable, comme l'argile de Kolgouev si on souhaitait en faire une scultpure à ériger à l'entrée de son tchoum au lieu d'y laisser simplement les traces de ses bottes et les raies asymptotiques de son traîneau se perdre dans la longue nuit hyperborréenne.

Madman Bovary de Claro vient de paraître chez Verticales. Et j'ai une théorie. Il y a une espèce de motif invisible qui noue entre eux certains livres de Claro, et qui répond par ailleurs à son travail de traducteur.
C'est un mouvement de déterritorialisation/reterritorialisation du langage (une espèce de décollement du signifiant et du signifié, dans le sens que l'on veut, en courant alternatif disons) qui est en quelque sorte un pur parasitage, de manière électrique, d'une forme A vers une forme B, qui passe nécessairement par le conduit organique de la langue, ce mouvement, ou rayonnement, étant éprouvé par un catalyseur chimiquement instable mais ultra-nécessaire : le désir. Bref, ceci peut paraître un peu compliqué, mais, vous allez voir, cela se tient.
- Chair électrique : Howard Hordinary se prenait, en gros, pour la réincarnation de Harry Houdini, en vu d'atteindre de nouvelles formes d'orgasme.
- Black Box Beatles : KCab-T/Eg, hyper-robot du futur, fut contaminé, pour le dire simplement, par le virus Beatles, court-circuiteur de puces, inoculateur d'émotions.
- Madman Bovary : Le narrateur, en mal de sa moitié, Estée, suce la moëlle de Madame Bovary, sans vouloir caricaturer, et vire totalement délirant-désirant.
Ainsi sommes nous à trois reprises en présence d'un semblable schéma de transmigration d'âmes excitées. Mais prenons le temps de nous attarder sur le petit dernier.

Le narrateur de Madman Bovary est malade et alité. Estée est partie, il ne lui reste que la rage et la douleur. Afin de circonvenir et d'aculer ces maux dans le coin le plus éloigné de sa tête et son lit, il décide de prendre un livre, Madame Bovary, qu'il connaît par ailleurs par coeur, afin de se plonger corps et âme à l'intérieur, et oublier enfin sa tendre Estée. Cette dissolution dans l'oeuvre de Gustave Flaubert (ou de l'oeuvre flaubertienne dans l'existence du narrateur) crée une espèce de délire hallucinatoire, les deux plans se mêlant, guidé par une libido sans frein qui, ma foi, ne peut être ignorée.
Neuf parties se succèdent sous l'effet de compte et décompte ondulatoires (chapitre de 1 à 100 crescendo, puis de 100 à 1, puis on repart une nouvelle fois crescendo, entrecoupé de subresauts), parties qui sont elles-mêmes animées de rythmes variés et fluctuants. J'avoue avoir eu du mal à me retrouver dans la fièvre de la première. C'est que c'en est une méchante, de celle qui vous noie tous vos repères : vous ne savez plus où se trouve la tête et le pied du lit. Cependant, ce type de fièvre amène à une certaine ivresse où vous ne contrôlez plus rien, surtout pas vos muscles désirants. Sans rentrer dans les détails, la deuxième partie, c'est une crise de démence, une fête, une orgie. Et l'on continuera sur ce rythme ondulant et croissant, mais avec un objectif précis tout de même : la jubilation en ligne de mire. Il va y avoir, ainsi, des passages au développement musculaire impressionnants et hilares (toujours le délire) succédant à des moments de vertiges hypoactifs en comparaison. C'est dire aussi que les chapitres peuvent être très courts, se chevaucher vite, trop vite, ou être long comme la queue d'un fouet. La langue utilisée, en prenant par ailleurs une forme électrisante, comme dans cette scène de vente aux enchères surréaliste et pourtant tellement authentique, mérite d'être gueulée par la fenêtre de votre mansarde. Le final, certes tragique, peut-être inspiré d'une scène d'Inland Empire de David Lynch, tire magnifiquement la larme à l'oeil, et conclut, dans une manière de jubilation, comparable à une éjaculation après tant de tension accumulée, d'effort musculaire, de travail organique sur la langue (Claro est un lutteur à la culotte aux prises avec le corps des mots), conclut, disais-je, ce mouvement que je tentais d'esquisser au début de mon exposé et qui me semble répondre à ce que j'aimerais baptiser en toute simplicité bien qu'il ne s'agisse pas d'un livre pornographique : la "théorie des érections mulitiples".

Ne pas s'attendre à un pastiche, ne pas croire à une parodie. Madman Bovary est un hommage à Flaubert, oui, mais on peut oublier Madame (que je n'ai d'ailleurs jamais lu) car cette fiction, comme souvent dans les livres de Claro, est en fait, loin des conventions et dans sa forme particulièrement mad, un authentique livre sur le Désir.

"La vie ! la vie ! bander, tout est là !"

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par a.w. publié dans : bibliothèque
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Dimanche 10 février 2008

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Certains livres vous emportent tant et si bien que vous ne pouvez croire que leur lecture puisse en réalité s'achever. L'heureux, dirais-je, avec l'Eloge des voyages insensés de Vassili Golovanov (Ed. Verdier), c'est que le récit se termine presque cent pages avant la dernière. Ainsi, on poursuit envers et contre toute logique, par une succession de diverses annexes, le voyage entrepris dans le récit principal, comme le narrateur qui avait cru parvenir au cœur de l'île mais dut repartir une fois de plus car il avait bien compris qu'il était passé à côté de l'essentiel, et qu'en réalité, son voyage n'était pas fini, ou plutôt, n'avait pas de fin.

Je rappelle ce que j'ai déjà dit il y a maintenant un peu plus de deux semaines : Eloges des voyages insensés est un très beau livre.

Le propos est simple. L'auteur, Vassili Golovanov, subissant une crise persistante d'intranquillité du type qui affligea certainement Fernando Pessoa (dans sa dimension de brisure intime, dans sa relation au réel, c'est-à-dire aux autres) - notre auteur est né en 1960 et vit à Moscou, c'est-à-dire dans un monde où il y a de bonnes raisons d'être intranquille -, se crée un fantasme mental, l'Île, qui va l'obséder quelques temps, jusqu'à ce que cette "idée de l'île" se transforme en objet matérialisable sur une carte et devienne un objectif précis répondant à cet impératif existentiel : partir en voyage, dans tout ce que cela implique, ce qui devrait le réconcilier avec la vie. Le bougre remet son projet au long des années, mais l'urgence commence à se faire sentir après l'effondrement du communisme, dès lors qu'il comprend qu'il n'y a plus qu'un monde, qu'il n'y a plus d'ailleurs.
Il découvre dans un vieil atlas allemand quelques zônes blanches. Dans l'une d'elles, dans la Mer de Barents, il pointe l'île de Kolgouev. Il sait que son Île mentale, cette île qu'il rêvait en parenté de L'Île mystérieuse de Jules Verne ou de L'Île au trésor de Robert Louis Stevenson, est l'île de Kolgouev. En 1992, il entreprend un premier voyage vers l'île, et prend contact avec la population locale : le peuple aujourd'hui semi-nomade du Grand Nord, les Nenets. En 1994, il y retourne, et vit des jours de toundra longs comme une vie aux côtés des éleveurs de rennes. En 1997, alors qu'il pensait en avoir fini avec ses démons intérieurs, il repart, la magie de Kolgouev le rappelle. Il met ensuite cinq années, laborieuses et denses, à terminer le voyage intérieur qu'il avait entreprit des années auparavant, en écrivant le récit entier, c'est-à-dire dans ses multiples dimensions, de cette aventure.

Ce n'est pourtant pas un simple récit de voyage. Bien sûr, l'"exploration" tient une part importante : les descriptions de l'île, de sa population, de son histoire sont nécessaires pour Golovanov et pour son lecteur afin d'appréhender Kolgouev. Golovanov, en journaliste sérieux et passionné (obsédé), ira jusqu'à fouiller les bibliothèques et tirer les mentions néanmoins rares des précédentes explorations de l'île. Récits techniques de scientifiques du XIXème, voyages commerciaux anciens en vue d'ouvrir le passage du nord-est vers la Chine, anglais, norvégiens, hollandais, fables arabes écrites il y a des centaines d'années se référant à ces peuples mystérieux du Grand Nord... toute la matière existante sera liée à son propre récit de voyage, à ses observations personnelles d'un monde du bout du monde qui échappe malgré tout à une description rationnelle.

Golovanov aura vite compris ceci, que quelque chose lui échappe, il l'aura anticipé même puisqu'il en parle dès le début : aller au bout du monde, aller au bout de soi, c'est aller au fond des choses. De fait, la langue courante n'est plus de mise à cet endroit (surtout pas dans le temps accéléré de la langue urbaine). Il est nécessaire de trouver le mot, la voix qui pourra en rendre compte. Il y a ainsi un second voyage en parallèle qui est l'exploration (et la découverte) d'une langue à la hauteur du voyage physique. Golovanov trouve dans la littérature, en particulier dans le romanesque, le moyen de parler de l'île. Il s'invente des rôles, pour lui et les hommes et femmes qu'il rencontre, afin de restituer toute la force de ces figures. Il construit en quelque sorte une mythologie. Le livre est composé de quatre "Livres" qui sont autant de jalons dans un parcours romanesque initiatique. Il use d'un certain lyrisme, de métaphores fabuleuses, en même temps qu'une écriture intimiste. Le temps de la narration se mélange, n'est pas chronologique comme le devrait un récit de voyage traditionnel : nous entrons dans l'histoire au coeur de sa seconde exploration de 94 pour revenir aux prémices de son projet, s'intercaler dans l'entre-voyages (dont il profite pour néanmoins repartir, à Paris, ou ailleurs), revenir dans la toundra en 92, rédiger les mots que nous lisons dans l'espoir de terminer un jour le livre, à nouveau Kolgouev, en 97, 94 ou 92, le voyage n'est pas temporel même s'il prend des années.
La leçon que lui fait tirer ces pas et ces mots est que le voyage est un parcours dans l'espace. Au bout du continent russe, sur cette petite île, il retrouve la relation perdue à l'Autre dans un nouveau rapport à l'espace et dans la confrontation à une langue fascinante et étrangère, celle des nenets.

Ces deux pôles du récit, les pas et les mots, tendent une ligne de fuite magnifique entre l'intime et le cosmique. Et sur cette ligne, en funambule, l'auteur laisse courir, par-delà Kolgouev, par-delà ses voyages, des considérations sur l'existence, sur le monde moscovite, sur sa vie conjugale, sur Paris qui signifiait quelque chose dans sa tête et qui fut autre chose en réalité, sur les livres et la littérature, sur l'Histoire que traversent les hommes, sur l'écriture, sur la marche... sur certaines questions métaphysiques concernant le Temps, l'Espace, la Vie, la Mort, l'Amour, les Croyances.
Cette dimension existentielle (on pense à Pessoa notamment) enrichit un récit déjà fort en émotion, lui donne une maturité impressionnante. Et l'on comprend mieux, une fois finie et à l'aune de cette leçon de "géographie métaphysique", ce qui se trouve au coeur du livre : une (en)quête puissante qui rend un hommage indispensable et définitif au peuple Nenets et un appel amoureux d'une charge imparable, car c'est à sa femme que s'adresse, pour finir, cette histoire.

***

J'en écrirais encore des pages, mais ça n'aurait aucun sens. Ca n'aurait aucune valeur. J'ai lu dans mon lit, à la table, dans un fauteuil. Je n'ai pas marché dix mètres pour toute la lecture du livre, ni pour l'écriture de cette note alors que Golovanov a laissé des milliers d'empreintes dans l'argile molle de l'île de Kolgouev à des centaines de kilomètres de chez lui pour cinq cents pages de sa vie. Il sentait que les mots sur ses pas étaient nécessaires, mais il sait que des mots doivent être des actes pour remplir pleinement leur rôle. Au début du livre, il marche, et cherche les mots comme un absolu à atteindre. Au milieu, il constate que "ce livre n'aurait probablement eu aucune valeur s'il y avait eu moins de pas que de mots". A la fin, il réconcilie les deux bouts, et éprouve une vérité : la littérature est un geste, c'est certainement un voyage insensé.

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Vendredi 25 janvier 2008
Qu'est-ce qu'une voix, une voix écrite s'entend. Ce n'est pas le style, ce n'est pas l'écriture. Une voix écrite se lit avec les oreilles, s'écoute avec la poitrine. Dans un roman, trouver une voix c'est oublier le style. C'est arrêter de se poser des questions sur le style, sur l'écriture, sur les mécanismes et les techniques. Entre parenthèses, trouver une voix est peut-être mon idéal d'écriture.
Du point de vue de lecteur, ce qui nous intéresse ici, on peut certainement se satisfaire, face à un livre, de moins qu'une voix. Mais il est évident qu'en présence d'une voix, on ne fait pas le malin. Lorsqu'une voix vous glisse dans le dos, lorsqu'elle éveille clairement des souvenirs ou des fantasmes, lorsqu'elle parvient à gratter et animer vos propres cordes vocales, lorsqu'elle touche la corde sensible parce qu'elle est incontestablement familière et intime bien que (ou surtout parce que) vous ne l'avez jamais écoutée (complexe paradoxal de la connaissance intime et de l'étonnement face à l'inconnu : c'est aussi la quête alchimique), vous savez que vous ne vous trompez pas.
La voix n'est pas juste la manière de dire les choses. C'est dire les choses, même lorsqu'il n'y a (plus) rien à dire, c'est la forme de l'âme. C'est ainsi la profondeur irremplaçable rendue à la finesse du papier, c'est la belle perspective de l'imaginaire. Il n'y a pas que des belles voix, suaves, mielleuses, dorées, aux formes rebondies et aux sourires éclatants. Il y en a des enrayées, des cahotantes, des crasseuses, rauques, enfumées, pourries.
Qu'on l'apprécie ou non, quelque soit la voix : c'est toujours une rencontre.

Ces remarques peuvent s'appliquer à de nombreux textes, mais leur nombre n'est pas infini. Elles me permettent particulièrement d'introduire cette note sur le roman de Raharimanana paru aux éditions Philippe Rey au début janvier : Za. Je ne connaissais pas cet auteur malgache, écrivant en français et vivant à Paris depuis maintenant de nombreuses années. C'est une rencontre.

La voix est celle de Za, noir nu et blessé, narrateur solitaire qui traverse la foule immense de son peuple réduit et celle des oppresseurs puissants - hydre à plusieurs têtes (militaires, ministres, entrepreneurs, administrateurs, décideurs...) dont la principale a pour nom "Dollaromane", figure absolue, démiurgique, du pouvoir, de la cupidité et de la cruauté.
Nous sommes sur une île, qu'on veut bien croire Madagascar, mais qui pourrait s'étendre sans trop de difficulté à l'Afrique entière, ou à toute "île" que préserve la modernité pour y asseoir son omnipotence dans sa forme barbare. Nous écoutons, dans la voix de Za, le conte mythique et contemporain de sa vie, qui est aussi celui de la société dans laquelle il évolue : torturé à mort, porté par un temps qui coule trop vite - à l'image du "fleuve cellophane" non loin de là qui a avalé son fils -, Za voit sombrer dans la folie et la mort qu'il partage avec eux, sa femme, ses frères, ses compagnons, son peuple... et s'observe aussi lui-même, exclus dans les pires décharges où les tas de détritus jouxtent les tas d'os.
Entre mythologie, tradition ancestrales et familiales, actualié et réalité crue, Za observe et subit impuissant les ravages incommensurables du sexe touristique et malade, de l'alcool amnésique, de l'argent fanatique, de la religion inquisitrice, de la démocratie sauvage, de la justice kalachnikov, de l'idéologie décervelée, de la bêtise et de la cruauté, sur un monde qui a perdu toute lucidité et toute humanité.

Mais on ne se débarasse pas facilement du corps d'un homme, et, par dessus tout, de sa voix :

Za voit bien qu'ici-bas, Za n'a plus rien à faire. Même d'étendre ma langue comme caméléon sur mots voletants, Za n'arrive plus à perpétrer. Vous en compréhension, Za ne m'attrape même pas victoire en la grosse tête à travers ma zoie de vanité ; vous en décompréhension, Za dans les abysses ne déprime même pas mon âme mon être ma douleur ma souffrance, ô peine des zénies incomprisés ; Za ne bouze plus dans mon coeur. Za ne me tumulte plus dans l'ire des zens inécoutés. Za a eu ma dose. Za parlait avant diksionnaire cyclopédique : bon phrasé, bonne poétique, vous applaudissez, vous vibrationnez. Za me courbait avant de repenser à mon cahier d'un retour à ma langue natale. Za me disait que bien sera de retourner à tout ça : isa, roa, oriorin-dRatsimiteny ; telo efatra, lèfadèfaka an-tanin'olo. Mais plus Za y pense, plus Za en désespère. Ma langue est à reconstruire. Ma langue à Za par personne n'est dite, santée, lue ou sanscrite. Za a tout à réinventer.

Ces premières lignes entament le chapitre premier. Elles donnent la couleur, brouillée, bousculée, mélangée, délirante : la langue de Za n'est plus ce qu'elle devrait être, et le lecteur écoute ce qu'il en reste. Il y a de l'invention, certes, de la poésie, une grammaire originale, un mélange de langues, mais le plus important est l'organique de la voix et l'identité remise en cause au travers d'elle. Ce zézaiement trouble l'identité du personnage, on ne sait plus quelque fois s'il dit "je" ou "ça". C'est qu'il ne se reconnaît plus dans ce qu'il croyait être, c'est qu'il a été rendu objet, réduit à moins qu'un homme, à moins que rien. Ce zézaiement n'est pas dû au hasard. On apprend très rapidement que l'organe a été physiquement torturé. Za a subi des abominations : le canon du fusil enfoncé dans sa bouche par la milice de la ville l'a totalement blessé, au plus profond. Il faudra un peu de temps à Za pour retrouver les mots et une articulation de pensée plus sereine, bien que jusqu'au bout, il ne recouvre pas sa langue. Irrémédiablement blessé, on comprend qu'il a effectivement "tout à réinventer", même le langage, jusqu'au langage. De plus, il suit un personnage dont le nom est long comme un légende, "Ratovo, Ratovoantanitsito, Ratovoantanitsitonjanahary" - ou Ratovo le suit -, et celui-ci paraît bien être un double (un trouble identitaire) de Za, confusion entre fantasme, ancêtre et désincarnation.

Je parle de voix écrite car le livre est composé comme ce "cahier d'un retour à ma langue natale" auquel il repense, c'est un objet réel : "Excuses et dires liminaires de Za" sert d'avertissement, les chapitres se succèdent, entrecoupés d'une "complainte" et d'"interludes", avorte un premier "épilogue" qui précède une nouvelle enfilade de chapitres séparés d'"interludes" pour parvenir à un "deuxième tentative" d'épilogue et finalement s'ouvrir sur quatre "derniers feuillets" qui concluent tant bien que mal cette histoire qui semble ne pouvoir s'achever, car elle n'a effectivement pas de fin. Il n'y aura vraissemblablement jamais assez de mots pour dire la souffrance en face de la cruauté.

Tout au long du roman, Za est sur le point de mourir, il est entre la vie et la mort. Ce qui reste : l'étincelle, la mémoire à perpétuer, la culture à partager, le langage à dérouler, seule arme possible (ainsi que le rire, "Et mon rire. Et mon foutaze de gueule.") face à l'absurdité (et la surdité) du monde. Comme le livre qui n'a pas de fin, Za ne se résigne pas à mourir, bien qu'il désire tout le temps abandonner cet état, et rejoindre la tranquilité des ancêtres. Sa langue elle-même ne peut s'arrêter. Za nous prévient dès les pages liminaires qu'il y a un tabou, une interdiction : il ne faut rien dire, parler, c'est le "huitième pécé". Malgré ses "Eskuza-moi. Za m'eskuze." il bravera le tabou et dira. De ce qu'il reste, de presque rien, Za crée l'excès, dans un combat pour la vie qui n'est pas gagnant d'office (presque jamais ?), mais qui doit être mener contre tout et tous. C'est aussi un combat entre le temps mythique et le temps social, entre le temps intérieur et le temps physique. Presque jamais le premier ne gagne, mais le combat a lieu. Et au final, la voix de Za, dans son improbable excès, perturbe, blesse à son tour, violente la réalité et le remporte certainement, ce combat.

J'ai brièvement parlé de la structure du livre, j'ai livré un extrait, j'ai livré une considération sur la voix de Za. Il faudrait aborder moins superficiellement les thèmes du roman, interroger de plus près cette voix exceptionnelle, se coltiner avec les mythes qui y apparaissent, étudier les questions qu'il fait naître... Faire un vrai travail.
Cette humble note ne vise qu'à encourager à lire ce roman dont je n'ai pas d'hésitation à dire qu'il appartient à la poignée des rares contemporains de langue française qu'il faut absolument avoir lus.

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par a.w. publié dans : bibliothèque
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Dimanche 20 janvier 2008
Les éditions Verdier publient ces jours-ci un très très bon livre : Eloge des voyages insensés de Vassili Golovanov.
Après cinquante pages, je suis totalement sous le charme de ce livre qui combine plusieurs registres (récit de voyage, quête existentielle, recueil de souvenirs, archives, fabulation...) et réussit à semer le trouble quant à son statut même. Golovanov écrit magnifiquement ; dans la lignée des romans d'aventures de mon enfance (Verne, Stevenson, dans ce sens Tolkien...), je retrouve la même émotion de la découverte d'une géographie imaginaire. J'ai pu lire que certains qualifient Golovanov de "géographe métaphysique". Il y a clairement de cela. L'auteur, obsédé par une île - l'Île - qui, de fantasme, devient sa raison de vivre (le concept se concrétise dans l'île de Kolgouev, dans le Grand Nord, qu'il visitera à plusieurs reprises) conte à son lecteur cette aventure d'une vie menée en explorant dans un voyage physique et intérieur les thèmes de la fuite, du retour, de l'ailleurs (disparu avec la chute du Mur et du communisme), des origines. Je reviendrai sur ce très bon texte, qui me fait penser d'une certaine manière (des ponts pourraient être jetés quant au fond ou à la méthode, mais bien différent dans le style) au livre de William Vollmann Les Fusils paru il y a deux ans au Cherche Midi, dans la collection de littérature américaine Lot49, codirigée par Claro et Hofmarcher...

Les éditions Verdier promettent aussi pour le 2 mai deux ouvrages que j'attends avec impatience, édités dans la collection Chaoïd co-dirigée par Lionel Ruffel, auteur de Volodine post exotique : deux livres de Lutz Bassmann.
Nous connaissons Lutz Bassmann, entre autres, comme l'un des sept co-signataires avec Antoine Volodine du livre paru en 1998 aux éditions Gallimard : Le Post-exotisme en dix leçons, leçon onze.
Ces deux livres s'intitulent Haikus de prison et Avec les moines-soldats. Si "Lutz Bassmann appartient à un monde de fiction" (p4 du catalogue Verdier 2008), il est ici pleinement assumé son identité post-exotique, comme auparavant il a été avec Elli Kronauer ou Manuela Draeger dans certaines publications de l'Ecole des loisirs, sans la mesure d'un porte-parole. L'excitation que je ressens provient cependant du fait que ces pages 4 et 5 du catalogue, par l'annonce, les résumés et les notes afférentes à ces publications, entrent dans l'univers post-exotique. Ou plutôt, comme il y est écrit : "la communauté des écrivains post-exotiques [...] ne s'est pas élargie. Mais son indifférence au monde extérieur est à présent plus grande, assez forte, en tout cas, pour que même la figure d'un porte-parole lui semble superflue."

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