Lire
La Route de
Cormac McCarthy (L'Olivier - 2008) s'est fait dans une posture particulière, sincèrement étrange. Mentalement adossé à
Lisbonne dernière marge
d'
Antoine Volodine (Minuit - 1990) que je relisais au même moment, accoudé d'un côté à l'oeuvre du français dont je commence à me sentir réellement familier et de l'autre au
souvenir de lecture pénible et vite interrompue du précédent roman de l'américain (
Non, ce pays n'est pas pour le vieil homme), en début d'année dernière. Certaines similitudes thématiques
entre les deux livres m'ont permis d'apprécier d'autant plus l'un et l'autre qu'ils se répondaient d'une certaine manière, en écho, par leurs univers, qu'ils convergeaient en fait vers une même
chose. Je ne suis pas certain que j'aurai autant apprécié
La Route sans
Volodine. J'ai certainement lu
McCarthy par le prisme ou le filtre de
Volodine, je l'ai certainement lu comme une parenthèse post-exotique, comme une espèce de
Shagga apocryphe et mutante.
Commençons par un peu d'amertume, un point de vue très personnel, je soulignerai ensuite ce qui m'a plu dans ce livre. Il n'y aura par ailleurs pas de demi-mesure : ce qui m'a plu m'a beaucoup plu,
ce que je n'ai pas aimé, je l'ai détesté.
Je n'accepte pas deux choses trouvées dans ces deux derniers livres traduits de
McCarthy (les seuls que j'ai lus de cet auteur, je le rappelle) : 1/ son style (bien que
redoutablement maîtrisé), si épuré, si minimaliste, si froid, si mécanique, qui ne m'a procuré aucune excitation, aucune satisfaction intellectuelle, aucune surprise, aucune émotion. C'est une
écriture purement utilitaire, qui évacue tout hasard, toute poésie, tout jeu. 2/ quelque chose d'une naïveté monstrueuse dans le façonnage de ses personnages, ils sont d'une simplicité
déconcertante (malgré cela, et par je ne sais quel miracle, ils tiennent la route, si je puis dire).
Dans
Non, ce pays..., ça m'a été à tel point insupportable que je n'ai pas pu dépasser 50 pages. J'y ai vu un bon synopsis pour thriller contemporain hollywoodien, mais certainement pas un
génial roman, n'en déplaise à
Juan Asensio sur le site duquel j'avais découvert
une critique du livre vraiment admirable, et que j'avais lue
avec avidité (meilleure que le livre, dans le fond et dans la forme), mais dont je ne peux pas comprendre l'engouement.
Pour
La Route, il y a une dimension différente,
McCarthy touche à une certaine forme d'anticipation. Je rappelle brièvement l'histoire : le pays (qui cette fois-ci n'est
pour aucun homme !) est recouvert de cendres, l'homme et l'enfant (les deux protagonistes) poussent un vieux caddie bourré de couvertures, de conserves, un calibre avec deux balles, un briquet, ce
qui peut leur permettre de survivre le plus longtemps possible, dans l'espoir de rejoindre la mer, tout en tentant d'échapper à leurs congénères les plus bestiaux dont l'instinct de survie les a
fait régresser jusqu'au cannibalisme. Décor post-apocalyptique, ambiance de tension et d'éternité, condition humaine érodée au possible (jusqu'à la perte des noms, du rire, des rêves, du langage),
évacuation de la morale, de la transcendance, de la culture. C'est un admirable roman du reste.
Parce que
La Route s'inscrit dans le registre de la fabulation, il gagne en fascination là où
Non, ce pays... n'inventait rien, me semblait hyperréaliste. Il fallait au moins une
idée, de préférence une bonne, pour écrire de cette manière et ces personnages, il fallait imaginer le monde qui colle à la peau de ces mots.
McCarthy a réussi ce pari et je me
suis laissé prendre au jeu, malgré les deux points noirs non négligeables donnés plus haut.
Un roman du reste donc. Et c'est en cela qu'il résonne avec
Volodine, par ce genre marginale de la littérature. Le monde dévasté, l'enfer que traversent les personnages de
La route est de la même matière que le Bardo volodinien. Mevlido (
Songes de Mevlido) qui, accompagné par trois agents, part en mission, doit mourrir pour renaître. Entre les deux
il traverse une matière noire où l'homme se trouve littéralement sur sa propre frontière, à la limite de l'humanité et de l'inhumanité, pas (tout à fait) mort, ni (plus exactement) vivant. C'est
cette même condition qu'expérimente l'homme et l'enfant de
La Route. C'est cette même "épreuve" que subit Jorian Murgrave (
Biographie comparée de Jorian Murgrave) dans son
adolescence, entrant dans le poële du marchand de peaux, se frayant un chemin dans la matière noire. C'est toute la matière de
Bardo or not Bardo.
L'homme et l'enfant de
La route y sont. Le lecteur ne sait pas comment il y sont venus et comment ils pourraient en sortir, il n'y a qu'un fait : ils y sont, dans ce qui est (dans ce qui
reste !) lorsque leur condition d'humain a été mise en pièces, réduite en cendres.
C'est là que
La route est un roman d'une très grande puissance. Ces personnages d'une simplicité exaspérante, que l'auteur aurait même un peu trop dosé à la morale chrétienne (bien que
dans le cas de
La Route cela fonctionne, comme l'a écrit
Thomz, "comme un vestige de ce qui
autrefois existait, c'est-à-dire la conscience morale de l’homme, une fois de plus, ce qui faisait qu’il était un homme et non un animal.") fonctionnent à merveille dans ce monde où il n'y a plus
d'Histoire, ni début, ni fin, ni possibilité d'être homme (encore longtemps). L'écriture à l'épure est parfaite, aucune fioriture, aucun mot, aucune ponctuation, aucune syntaxe inutile dans un
monde où rien n'est plus même inutile : soit il y a une nécessité, soit il y a une ruine. Nous sommes dans le reste, ce qui subsiste, c'est ce qui survit. Il n'y a rien d'autre.
On notera, qu'en plus de l'épure stylistique,
La Route est composée de courts paragraphes qui se succèdent aussi inlassablement que le roulis du caddie, au rythme des bivouacs (qui ouvrent
souvent la scène) et des conversations entre père et fils réduites au minimum (qui la ferment). Le fil narratif est comme fragmenté, heurté constament, pas que quelque chose vienne perturber son
déroulement (il n'y a rien qui puisse le faire puisqu'il n'y a rien) mais bien que ces cahots sont en quelque sorte les restes minimums d'un corps narratif qui aurait entièrement brûlé : comme une
cendre narrative qui jonche le territoire du roman.
Un autre point me semblant intéressant, c'est la réponse possible à cette question que je me posai soudainement refermant le livre : qui parle ? Qui peut raconter cette inhumaine histoire ? Quelle
est la voix du livre ? Ce livre a une voix très spécifique, singulière. Qu'est-ce que c'est que cette voix ?
Jouant le jeu jusqu'au bout, et refusant absolument une interprétation de l'auteur comme prophète, visionnaire, pourvoyeur d'une parabole sur la fin de l'homme, refusant le roman d'anticipation
moralisateur, le simple tableau de cruauté, le délire biblique ou raisonnablement la fable métaphysique, je propose que cette voix est simplement celle même de l'enfant (lui ou n'importe quel
autre, car pour exemple, il y en a un autre qui aura son rôle dans le récit), de l'enfant qui aura grandit dans ce monde de cendres, reste parmis les restes, et n'aura de cesse d'élaborer un récit
mythique, fondateur, grâce à
une mémoire trouée et des certitudes effondrés, à l'image rigoureuse de ce qu'il
est, définissant une condition pour ce qu'il est de reste, une condition du reste en quelque sorte, élaborant une voix en lisière de l'ironie et de la cruauté de la nature, pratiquant une espèce
radicale de
littérature des poubelles qui échappe non pas à l'officiel, mais simplement à la mort évidente.
Enfin, j'aime cette idée que
McCarthy réalise une boucle parfaite entre l'histoire qu'il conte et la forme qu'il y met pour fabriquer une machine célibataire implacable.
Ainsi, je ne sauve pas
Non, ce pays n'est pas pour le vieil homme, quand bien même je sais que certains de mes compagnons de bibliothèques ont une toute autre idée de ce roman et savent
argumenter en sa faveur. Nous verrons bien le 23 janvier si les frères Coen en ont fait autre chose qu'un thriller contemporain hollywoodien. Mais je pousse à lire
La route qui retranche
le lecteur à la dernière marge d'un monde en cendres, et prouve que face au néant, c'est la littérature qui gagne.
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