Dimanche 28 octobre 2007
De quoi Sarkozy est-il le nom ? A cette question se propose de répondre le philosophe Alain Badiou dans l'ouvrage paru ces jours-ci aux Nouvelles Editions Lignes.
Reprenant en partie des séminaires de l'année en cours donnés à l'Ecole Normale Supérieure, ainsi que des projets d'articles pour la presse, Badiou tente de gratter la croute sur le nom Sarkozy, et de dévoiler ce qu'elle cache. C'est à mon sens réussi. Alain Badiou effectue des constats justes et qui permettent de mettre en ordre des intuitions et des idées qu'en tout état de cause on ne prend pas le temps d'élaborer au quotidien, et dont on a plaisir à traquer les formulations, si possible solides (et quand je dis "on", on peut bien sûr lire "je"). Voyons ce que dit Badiou, dans l'ordre à neuf parties de son livre.
Tout d'abord, Badiou définit l'appareil électoral de notre démocratie représentative comme une opération vide de sens politique, sinon comme entretenant simplement, par le biais d'une double dialectique de la peur, un éloignement significatif au réel, en particulier pour ces élections présidentielles de mai 2007. A droite : la peur de la guerre, à gauche : la peur de la peur de la guerre. Face à cette désorientation organisée, il est nécessaire de rejeter affirmativement cette illusion qu'est le vote comme opération d'un choix véritable. Il faut réinvestir le réel : "trouver ailleurs le principe d'une orientation de la pensée et de l'existence". Il faut, selon lui, ne pas céder à l'illusion : ne pas voter.
Par ailleurs, ces peurs sont cristallisées à partir de ce que Badiou appelle le pétainisme. Nous y reviendrons.
Bien entendu, il y a eu vote, et le résultat pèse sur les épaules. Badiou expose trois éléments afin de comprendre ce poids soudain, ce coup porté.
Un premier élément pulsionnel, la peur comme discours du pouvoir ; un deuxième nostalgique, "un vieux monde s'écroule" comme moteur de la désorientation ; un troisième élément, l'impuissance comme "dimension intrinsèque de la démocratie électorale" et j'ajouterai, paradoxale.
"Tout le monde voit que la démocratie électorale n'est pas un espace de choix réel, mais quelque chose qui enregistre, comme une sismographie passive, des dispositions qui sont tout à fait étrangères au vouloir éclairé, qui n'ont rien à voir avec la représentation qu'une pensée réelle peut avoir des objectifs que la volonté poursuit." Quelques exemples viennent étayer cette proposition, dont les rappels des arrivées de Pétain ou Hitler au pouvoir.
De l'impuissance à l'impossible, Badiou propose de suivre Lacan : transformer l'impuissance du possible en impossible, trouer la réalité, réaliser formellement des exceptions, tenir ce point qui est vôtre, coûte que coûte. En somme, si je ne me mélange pas trop les pinceaux, être une singularité effective et ferme au sein du monde.
Badiou fait ensuite la proposition de points à tenir, "dans le monde dont Sarkozy est l'emblême", qui ne sont "ni un programme, ni une liste, mais une table des possibles, abstraite et incomplète." Ces points sont sans surprise des thèmes d'une importance capitale dont on aura peu entendu parler lors de la campagne présidentielle : revaloriser les ouvriers, particulièrement ceux de provenances étrangères ; considérer que l'art et la création n'ont rien à voir avec le commerce ; de même que la science ; réinventer l'amour ; réhumaniser le domaine de la santé ; considérer toute politique d'émancipation comme supérieure à une nécéssité de gestion ; enlever les médias des mains de marchands d'armes ; "il y a un seul monde".
Badiou argumente, mais on se demande si ce n'est pas pour un prêche de convertis. Enfin, l'essentiel selon lui, c'est tenir. Il a raison, certainement.
"Il y a un seul monde." C'est son dernier point qu'il développe plus longuement dans une partie qui y est entièrement consacrée. Il est une nécessité de voir et savoir notre monde comme un seul monde. Il est nécessaire d'affirmer cette évidence. A quelles fins ? Pour s'opposer, entre autre, à la construction de nouveaux murs physiques et culturels et aux phénomènes de plus en plus fréquents d'exlusions. Ce point répond à la première partie du livre : la peur divise le monde en deux, moi et l'exclu, moi et le pauvre, moi et l'étranger. L'Autre chez Moi. Pour affirmer "il y a un seul monde", il faut en somme accepter l'étranger comme soi-même, combattre la peur à l'aide de "la vertu cruciale du moment : le courage."
Le courage, donc, c'est l'énergie qui sert à tenir le point singulier dans la réalité. C'est un temps différent du temps de la loi du monde. Sans cela, impossible de franchir le cap dépressif, impossible de conjurer la peur. Face au coup porté global, il y a la nécessité d'un courage local, afin de trouer une disposition globale dont Sarkozy est le nom.
Et cette disposition : le pétainisme. Préférer se protéger de la guerre plutôt que de la regarder dans les yeux. Si Pétain en est la figure paroxystique, le pétainisme commence en France en 1815 avec la Restauration, et Sarkozy en est aujourd'hui aussi un masque possible. Badiou annonce que le "pétainisme" est le transcendantal de la France, source magistrale de la désorientation des consciences. "Je propose de dire que "pétainiste" est le transcendantal, en France, des formes étatiques et catastrophiques de la désorientation." Il définit le pétainisme par les dépressions historiques que la France a traversé au cours de son histoire récente - je ne ferai une fois de plus pas le décompte des arguments, - et réussit à appliquer cette définition à Sarkozy, "qui relève du transcendantal pétainiste."
Un chapitre ensuite, sur l'idée de "l'incorruptible". "Que va-t-il se passer ensuite avec ce pétainisme soft?" Dans une politique où tout est affaire, il est nécessaire pour Badiou de penser cette notion de corruption qui est au coeur du fonctionnement politique actuel. Tous pourris, certes, mais on le sait depuis pas mal de temps. (Tout le souci c'est qu'il ne suffit pas de ne pas en vouloir pour ne pas les avoir.)
Dans les deux parties qui closent le livre, il est question de savoir si une forme politique existe pour laquelle il serait possible d'opter en échange du capitalisme rutilent qui définit nos existences sans consistance : le communisme serait l'option émancipatrice. Bien sur, Badiou ne parle pas d'un communisme vécu (on sait trop bien comment ce mot est connoté), mais tente de resourcer le mot, parle d'un schème intellectuel, "d'une Idée, pour parler comme Kant, dont la fonction est régulatrice, non d'un programme."
"Le communisme est la bonne hypothèse." Il en fait ensuite le détail intellectuel et historique pour avertir à cette nouvelle expérimentation du communisme qu'il sera nécessaire de réaliser, car il n'est pas possible d'en rester à l'hypothèse, après cette séquence historique intervallaire où domine l'ennemi, capitaliste, plus particlièrement en France : sarkozyen.
En somme. Alain Badiou croit toujours à la Révolution et attend l'évènement. Il exhorte à la fin du livre à se préparer et s'atteler à une tâche "exaltante" : assurer l'existence nouvelle de l'hypothèse communiste.
Si son analyse du sarkozysme me semble juste, si pour de nombreuses raisons, les temps qui courent me semble absolument ombrageux, comme à lui et dans les mêmes manières que les siennes, je ne peux juger effectivement les prises de positions du philosophe. Je n'ai ni le recul référenciel, ni assez de temps d'analyse pour prendre position pour, contre ou en réserves. Je préfère me laisser porter et nourrir par lui, dans l'immédiat, continuer à réfléchir à cette "hypothèse communiste", sans savoir s'il me faudra y croire comme de l'unique hypothèse recevable.
Néanmoins, ce livre est intelligent et pertinent. Engagé. Une lecture importante, comme l'ont été les lectures relativement récentes (dans l'année qui vient de passer) de L'insurrection qui vient du Comité invisible (Ed. La Fabrique), dont je trouve ici de nombreux motifs, bien que le livre de Badiou soit plus sage (Le comité invisible exhorte à l'insurrection et la création immédiate de nouvelles communes ; plus impuslif que Badiou, il est temps pour la révolution) ou de LQR de Eric Hazan (Ed. Raison d'Agir) qui fait aussi de beaux parallèles de fonctionnement entre notre temps politique contemporain et celui du IIIème Reich allemand par exemple, par le biais du langage technico-politico-médiatique. A ce propos, très prochaine lecture de son dernier essai qui traite aussi de Sarkozy et de ses cent premiers jours d'investiture : Changement de propriétaire, la guerre civile continue (Ed. Seuil).
On aura trouvé Alain Badiou à la télé jeudi soir sur France3 dans "Ce soir ou jamais". Heureusement pour ceux comme moi qui n'ont pas la chance d'avoir de petit écran : l'émission est en libre diffusion sur http://ce-soir-ou-jamais.france3.fr.
C'est que les derniers romans commencés me tombent des mains. Il y a des cycles pas que pour la révolution.

Reprenant en partie des séminaires de l'année en cours donnés à l'Ecole Normale Supérieure, ainsi que des projets d'articles pour la presse, Badiou tente de gratter la croute sur le nom Sarkozy, et de dévoiler ce qu'elle cache. C'est à mon sens réussi. Alain Badiou effectue des constats justes et qui permettent de mettre en ordre des intuitions et des idées qu'en tout état de cause on ne prend pas le temps d'élaborer au quotidien, et dont on a plaisir à traquer les formulations, si possible solides (et quand je dis "on", on peut bien sûr lire "je"). Voyons ce que dit Badiou, dans l'ordre à neuf parties de son livre.
Tout d'abord, Badiou définit l'appareil électoral de notre démocratie représentative comme une opération vide de sens politique, sinon comme entretenant simplement, par le biais d'une double dialectique de la peur, un éloignement significatif au réel, en particulier pour ces élections présidentielles de mai 2007. A droite : la peur de la guerre, à gauche : la peur de la peur de la guerre. Face à cette désorientation organisée, il est nécessaire de rejeter affirmativement cette illusion qu'est le vote comme opération d'un choix véritable. Il faut réinvestir le réel : "trouver ailleurs le principe d'une orientation de la pensée et de l'existence". Il faut, selon lui, ne pas céder à l'illusion : ne pas voter.
Par ailleurs, ces peurs sont cristallisées à partir de ce que Badiou appelle le pétainisme. Nous y reviendrons.
Bien entendu, il y a eu vote, et le résultat pèse sur les épaules. Badiou expose trois éléments afin de comprendre ce poids soudain, ce coup porté.
Un premier élément pulsionnel, la peur comme discours du pouvoir ; un deuxième nostalgique, "un vieux monde s'écroule" comme moteur de la désorientation ; un troisième élément, l'impuissance comme "dimension intrinsèque de la démocratie électorale" et j'ajouterai, paradoxale.
"Tout le monde voit que la démocratie électorale n'est pas un espace de choix réel, mais quelque chose qui enregistre, comme une sismographie passive, des dispositions qui sont tout à fait étrangères au vouloir éclairé, qui n'ont rien à voir avec la représentation qu'une pensée réelle peut avoir des objectifs que la volonté poursuit." Quelques exemples viennent étayer cette proposition, dont les rappels des arrivées de Pétain ou Hitler au pouvoir.
De l'impuissance à l'impossible, Badiou propose de suivre Lacan : transformer l'impuissance du possible en impossible, trouer la réalité, réaliser formellement des exceptions, tenir ce point qui est vôtre, coûte que coûte. En somme, si je ne me mélange pas trop les pinceaux, être une singularité effective et ferme au sein du monde.
Badiou fait ensuite la proposition de points à tenir, "dans le monde dont Sarkozy est l'emblême", qui ne sont "ni un programme, ni une liste, mais une table des possibles, abstraite et incomplète." Ces points sont sans surprise des thèmes d'une importance capitale dont on aura peu entendu parler lors de la campagne présidentielle : revaloriser les ouvriers, particulièrement ceux de provenances étrangères ; considérer que l'art et la création n'ont rien à voir avec le commerce ; de même que la science ; réinventer l'amour ; réhumaniser le domaine de la santé ; considérer toute politique d'émancipation comme supérieure à une nécéssité de gestion ; enlever les médias des mains de marchands d'armes ; "il y a un seul monde".
Badiou argumente, mais on se demande si ce n'est pas pour un prêche de convertis. Enfin, l'essentiel selon lui, c'est tenir. Il a raison, certainement.
"Il y a un seul monde." C'est son dernier point qu'il développe plus longuement dans une partie qui y est entièrement consacrée. Il est une nécessité de voir et savoir notre monde comme un seul monde. Il est nécessaire d'affirmer cette évidence. A quelles fins ? Pour s'opposer, entre autre, à la construction de nouveaux murs physiques et culturels et aux phénomènes de plus en plus fréquents d'exlusions. Ce point répond à la première partie du livre : la peur divise le monde en deux, moi et l'exclu, moi et le pauvre, moi et l'étranger. L'Autre chez Moi. Pour affirmer "il y a un seul monde", il faut en somme accepter l'étranger comme soi-même, combattre la peur à l'aide de "la vertu cruciale du moment : le courage."
Le courage, donc, c'est l'énergie qui sert à tenir le point singulier dans la réalité. C'est un temps différent du temps de la loi du monde. Sans cela, impossible de franchir le cap dépressif, impossible de conjurer la peur. Face au coup porté global, il y a la nécessité d'un courage local, afin de trouer une disposition globale dont Sarkozy est le nom.
Et cette disposition : le pétainisme. Préférer se protéger de la guerre plutôt que de la regarder dans les yeux. Si Pétain en est la figure paroxystique, le pétainisme commence en France en 1815 avec la Restauration, et Sarkozy en est aujourd'hui aussi un masque possible. Badiou annonce que le "pétainisme" est le transcendantal de la France, source magistrale de la désorientation des consciences. "Je propose de dire que "pétainiste" est le transcendantal, en France, des formes étatiques et catastrophiques de la désorientation." Il définit le pétainisme par les dépressions historiques que la France a traversé au cours de son histoire récente - je ne ferai une fois de plus pas le décompte des arguments, - et réussit à appliquer cette définition à Sarkozy, "qui relève du transcendantal pétainiste."
Un chapitre ensuite, sur l'idée de "l'incorruptible". "Que va-t-il se passer ensuite avec ce pétainisme soft?" Dans une politique où tout est affaire, il est nécessaire pour Badiou de penser cette notion de corruption qui est au coeur du fonctionnement politique actuel. Tous pourris, certes, mais on le sait depuis pas mal de temps. (Tout le souci c'est qu'il ne suffit pas de ne pas en vouloir pour ne pas les avoir.)
Dans les deux parties qui closent le livre, il est question de savoir si une forme politique existe pour laquelle il serait possible d'opter en échange du capitalisme rutilent qui définit nos existences sans consistance : le communisme serait l'option émancipatrice. Bien sur, Badiou ne parle pas d'un communisme vécu (on sait trop bien comment ce mot est connoté), mais tente de resourcer le mot, parle d'un schème intellectuel, "d'une Idée, pour parler comme Kant, dont la fonction est régulatrice, non d'un programme."
"Le communisme est la bonne hypothèse." Il en fait ensuite le détail intellectuel et historique pour avertir à cette nouvelle expérimentation du communisme qu'il sera nécessaire de réaliser, car il n'est pas possible d'en rester à l'hypothèse, après cette séquence historique intervallaire où domine l'ennemi, capitaliste, plus particlièrement en France : sarkozyen.
En somme. Alain Badiou croit toujours à la Révolution et attend l'évènement. Il exhorte à la fin du livre à se préparer et s'atteler à une tâche "exaltante" : assurer l'existence nouvelle de l'hypothèse communiste.
Si son analyse du sarkozysme me semble juste, si pour de nombreuses raisons, les temps qui courent me semble absolument ombrageux, comme à lui et dans les mêmes manières que les siennes, je ne peux juger effectivement les prises de positions du philosophe. Je n'ai ni le recul référenciel, ni assez de temps d'analyse pour prendre position pour, contre ou en réserves. Je préfère me laisser porter et nourrir par lui, dans l'immédiat, continuer à réfléchir à cette "hypothèse communiste", sans savoir s'il me faudra y croire comme de l'unique hypothèse recevable.
Néanmoins, ce livre est intelligent et pertinent. Engagé. Une lecture importante, comme l'ont été les lectures relativement récentes (dans l'année qui vient de passer) de L'insurrection qui vient du Comité invisible (Ed. La Fabrique), dont je trouve ici de nombreux motifs, bien que le livre de Badiou soit plus sage (Le comité invisible exhorte à l'insurrection et la création immédiate de nouvelles communes ; plus impuslif que Badiou, il est temps pour la révolution) ou de LQR de Eric Hazan (Ed. Raison d'Agir) qui fait aussi de beaux parallèles de fonctionnement entre notre temps politique contemporain et celui du IIIème Reich allemand par exemple, par le biais du langage technico-politico-médiatique. A ce propos, très prochaine lecture de son dernier essai qui traite aussi de Sarkozy et de ses cent premiers jours d'investiture : Changement de propriétaire, la guerre civile continue (Ed. Seuil).
On aura trouvé Alain Badiou à la télé jeudi soir sur France3 dans "Ce soir ou jamais". Heureusement pour ceux comme moi qui n'ont pas la chance d'avoir de petit écran : l'émission est en libre diffusion sur http://ce-soir-ou-jamais.france3.fr.
C'est que les derniers romans commencés me tombent des mains. Il y a des cycles pas que pour la révolution.













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