Vendredi 21 septembre 2007
"Il n'y a pas l'épaisseur du papier à cigarettes entre l'auteur et ses personnages", affirme à plusieurs reprises Antoine Volodine dans différents entretiens. Cette phrase
ressemble à une figure élaborée pour caresser le fond de l'oeil du lecteur. Prise seule, je veux bien qu'on n'y attache peu d'attention et qu'on l'accepte ainsi, une simple reformulation de ce
mythe qui veut que l'auteur s'identifie en entier à ses personnages, à son oeuvre.
Mais Volodine compte sur la répétition, la répétition à peine altérée de cette formule-là, redonnée invariablement dans de nombreuses interventions. Il dit par ailleurs qu'elle fut prononcée par Lutz Bassmann, l'un des co-signataires de Le post-exotisme en dix leçons, leçon onze - on conclura, par lui-même. Cette formule, comme d'autres, fonctionne alors comme un entraînement, un mantra, une prière, ou un refrain.
Volodine a compris que les mots sont des coquilles vides, des spectres qui n'ont pas de corps et se diluent après avoir été prononcés dans cette espace qu'on nomme à tort réalité. Les mots sont des fantômes, et les idées qui sont sur le point de germer semblent fâner dès que les mots sont laissés à eux-mêmes, comme des oisillons chus irrémédiablement d'un nid désenchanté. La répétition, qui suppose chez Volodine une différence infinitésimale, l'épaisseur du papier à cigarette par exemple, semble être un des fondements de son oeuvre. Toujours, ces mêmes univers d'après la ruine, cette littérature des poubelles, ces vieilles chamanes coréennes, ces bestioles étranges, insectes, oiseaux ou éléphants dont les subjectivités sont plus affirmées que celles des hommes, ces effritements, ces puanteurs, cette fin des temps, ces mémoires trouées et ces passages d'un monde à l'autre....
C'est une matrice. C'est une matrice qui pour exister nécessite la répétition continue et progressive comme une respiration de toutes ses variations possibles. A la fois entraînement, mantra et chant, l'oeuvre de Volodine suit le fil à trois dimensions de son élaboration : une dimension physique, ou organique, une dimension spirituelle, ou idéologique, une dimension libératrice, ou musicale. Le chant des prières, les mélodies exotiques ou les rythmes des tambours ou des fuites de canalisations que l'on entend entre les pages de ses livres est peut-être bien le bruit de survie que peuvent encore espérer les corps et les esprits de ses personnages sur le point de la rupture. Ou peut-être est-ce simplement le bruit final et éternel de leur ultime expiration, avant oubli.
Nous y voilà. Cette épaisseur de papier à cigarettes, après répétitions, variations, reformulations, symétries, conduit sensément à la confusion entre Volodine et ses personnages, et les personnages de ses personnages. Les subjectivités se mélangent. Elles se confondent même. N'oublions pas que nous sommes après la fin du monde, et que ce qui caractérise la race humaine, et les autres êtres vivants, ainsi que les morts, c'est leur insoutenable faiblesse. Il est nécessaire d'agglutiner les subjectivités pour qu'une étincelle minime puisse seulement vibrer.
Dans Des anges mineurs - ou Songes de Mevlido (en réalité dans presque tous les livres de Volodine) -, il y a un procédé littéraire : le narrateur (celui qui récite ou invente les narrats) modifie régulièrement la voix qui raconte ses histoires, au fur et à mesure. Je, tu, il, nous se confondent à la lecture, et le narrateur est tous les narrateurs, au point que Volodine s'efface lui-même en tant qu'auteur, et se place au même niveau que ses personnages. Celui qui reste, c'est peut-être ultimement celui qui lit (ou qui écoute).
Dans Des anges mineurs, Antoine Volodine à recours plus précisément à une opération, et je choisis un exemple précis pour montrer la correspondance et la confusion possible entre ses différents livres :
- J'ai dit Battal Mevlido, mais c'était moi, dit-il. J'ai donné ce nom pour qu'on ne pense pas que je parle toujours de moi, et jamais des autres. Mais c'était moi. (p181)
A la première occurence, on est pris de vertige, à la seconde on se demande si l'auteur n'a déjà plus de cartouche. A la troisième et aux suivantes, on comprend qu'on se trouve en présence d'une litanie étrange et qu'il ne faut pas voir cela comme un procédé stylistique, mais comme un argument en faveur d'une philosophie de l'existence, d'une mystique. Un mantra, toujours.
Un autre procédé touche plus précisément aux noms des personnages, qui sont peut-être la dernière certitude qui leur reste, le dernier moyen de les reconnaître, quoique nous allons le voir, cela ne semble pas aussi évident. Ceux-ci portent aussi à confusion. Battal Mevlido est-il le Mevlido des Songes ? Ou un cousin, ou une réincarnation, ou un rêve ? L'ange mineure Linda Siew est-elle la chamane coréenne des Songes de Mevlido ? Yasar Dondog porte le nom d'un autre livre de Volodine et le prénom de l'ancien compagnon de Mayeela Bayarlag, dont on peut se demander si une variation n'apparaitrait pas dans Des anges mineurs sous la forme de Maleeka Bayarlag.
Le personnage exemplaire de Des anges mineurs est Will Scheidmann, qui semble être celui qui, à la manière des Mille et une nuits, récite les quarante-neuf narrats étranges qui composent Des anges mineurs, afin de retarder l'heure de son exécution, aux vieilles coréennes qui lui ont donné la vie et sont aussi ses bourreaux.
Mais le 43ème narrat vient contredire cette possibilité, qui paraissait pourtant être la trame de fond :
Comme tous les 16 octobre depuis bientôt mille cent onze ans, j'ai rêvé cette nuit que je m'appelais Will Scheidmann, alors que mon nom est Clementi, Maria Clementi. (p 200)
Le lecteur de Volodine reconnaîtra le nom de l'auteur de la première oeuvre post-exotique, un romance, Des anges mineurs, qui fait l'objet de la première leçon du Post-exotisme en dix leçons, leçon onze.
De temps en temps, toute lumière sombrait. Je ne savais plus si j'étais Will Scheidmann ou Maria Clementi, je disais je au hasard, j'ignorais qui parlait en moi et quelles intelligences m'avaient conçue ou m'examinaient. (...) je me demandais devant qui je pourrais un jour réciter Des anges mineurs. Pour ajouter à la confusion, je ne voyais pas ce qui s'ouvrirait derrière le titre : un romance étrange ou simplement une liasse de quarante-neuf narrats étranges. (p 203)
Mais comme nous le voyons, dans un appel d'outre-tombe, Will Scheidmann dans son narrat désincarné assène un doute existentiel phénoménal à Maria Clementi qui pensait avoir repris le contrôle de son oeuvre dans l'oeuvre de Will Scheidmann.
On verra aussi que ce qui reste à (et de) Will Scheidmann est bien son nom. Son corps se désagrège en larges lambeaux de peau, sur lesquels les vieilles tentent de lire les narrats étranges lorsque Will décide de rester muet. Il n'a plus un corps humainement reconnaissable, Will Scheidmann ne sera, au final, plus qu'un nom, et une voix.
Il y a une multitude d'opérations de ce type, une multitude de subjectivités qui se confondent, à l'intérieur d'un même livre, mais aussi d'un livre post-exotique à l'autre. Lorsqu'il ne s'agit pas de la danse des pronoms, lorsqu'il ne s'agit pas des noms qui s'échangent, il y a encore les ressemblances et les apparences entre les scènes, les scénographies pourrait-on dire quelques fois, qui engendrent un trouble majeur, comme entre deux rêves ressemblants dont on ne se souviendrait que comme d'un seul, comme d'une idée du rêve. Des exemples ? Je n'en donnerai pas. Il serait certainement intéressant de dessiner la cartographie des noms des personnages volodiniens, et des situations étranges dans lesquelles ils existent, mais ce serait un travail idiot, qui contredirait un jeu magnifique auquel nous enjoint de participer Antoine Volodine : pratiquer les trous de mémoire comme racourcis analytiques et émotionels contre l'oubli authentique.
S'il y a des résonnances, des échos entre les livres de Volodine, il ne faut pas les voir comme une construction systématique (à la Lovecraft disons), ou pire, une facilité ou une maladresse, mais bien comme un tissu dense de lacunes et de manques, bourré de contradictions et d'assourdissements, comme on pourrait l'imaginer d'une conversation murmurée entre deux prisonniers dans une prison de béton aux murs excessivement larges. C'est par ce filtre, par ce mur de béton que communiquent les deux incarcérés et leurs rêves étranges, et ce mur représente la possibilité de la perte partielle ou entière du message porté de l'un à l'autre.
L'épaisseur d'un papier à cigarettes. Tout se vaut, et pourtant rien n'est fiable, car rien n'est juste. S'il y a une proximité étrange entre les livres, les personnages, l'auteur et son oeuvre, due en partie à la répétition étrange dans l'oeuvre de Volodine, elle est fragile, comme l'est le papier à cigarette. Il suffirait d'en rouler une et il ne nous resterait en fin de compte qu'un tas de cendres et quelques volutes de fumée devant l'écran de notre conscience : les certitudes effondrées et la mémoire trouée.
Voilà, pour conclure, une vérité sur notre monde, que donne à lire Antoine Volodine à travers ses livres : nos certitudes en tas de cendres et notre mémoire en tamis.
Divagations volodiniennes à suivre...

Mais Volodine compte sur la répétition, la répétition à peine altérée de cette formule-là, redonnée invariablement dans de nombreuses interventions. Il dit par ailleurs qu'elle fut prononcée par Lutz Bassmann, l'un des co-signataires de Le post-exotisme en dix leçons, leçon onze - on conclura, par lui-même. Cette formule, comme d'autres, fonctionne alors comme un entraînement, un mantra, une prière, ou un refrain.
Volodine a compris que les mots sont des coquilles vides, des spectres qui n'ont pas de corps et se diluent après avoir été prononcés dans cette espace qu'on nomme à tort réalité. Les mots sont des fantômes, et les idées qui sont sur le point de germer semblent fâner dès que les mots sont laissés à eux-mêmes, comme des oisillons chus irrémédiablement d'un nid désenchanté. La répétition, qui suppose chez Volodine une différence infinitésimale, l'épaisseur du papier à cigarette par exemple, semble être un des fondements de son oeuvre. Toujours, ces mêmes univers d'après la ruine, cette littérature des poubelles, ces vieilles chamanes coréennes, ces bestioles étranges, insectes, oiseaux ou éléphants dont les subjectivités sont plus affirmées que celles des hommes, ces effritements, ces puanteurs, cette fin des temps, ces mémoires trouées et ces passages d'un monde à l'autre....
C'est une matrice. C'est une matrice qui pour exister nécessite la répétition continue et progressive comme une respiration de toutes ses variations possibles. A la fois entraînement, mantra et chant, l'oeuvre de Volodine suit le fil à trois dimensions de son élaboration : une dimension physique, ou organique, une dimension spirituelle, ou idéologique, une dimension libératrice, ou musicale. Le chant des prières, les mélodies exotiques ou les rythmes des tambours ou des fuites de canalisations que l'on entend entre les pages de ses livres est peut-être bien le bruit de survie que peuvent encore espérer les corps et les esprits de ses personnages sur le point de la rupture. Ou peut-être est-ce simplement le bruit final et éternel de leur ultime expiration, avant oubli.
Nous y voilà. Cette épaisseur de papier à cigarettes, après répétitions, variations, reformulations, symétries, conduit sensément à la confusion entre Volodine et ses personnages, et les personnages de ses personnages. Les subjectivités se mélangent. Elles se confondent même. N'oublions pas que nous sommes après la fin du monde, et que ce qui caractérise la race humaine, et les autres êtres vivants, ainsi que les morts, c'est leur insoutenable faiblesse. Il est nécessaire d'agglutiner les subjectivités pour qu'une étincelle minime puisse seulement vibrer.
Dans Des anges mineurs - ou Songes de Mevlido (en réalité dans presque tous les livres de Volodine) -, il y a un procédé littéraire : le narrateur (celui qui récite ou invente les narrats) modifie régulièrement la voix qui raconte ses histoires, au fur et à mesure. Je, tu, il, nous se confondent à la lecture, et le narrateur est tous les narrateurs, au point que Volodine s'efface lui-même en tant qu'auteur, et se place au même niveau que ses personnages. Celui qui reste, c'est peut-être ultimement celui qui lit (ou qui écoute).
Dans Des anges mineurs, Antoine Volodine à recours plus précisément à une opération, et je choisis un exemple précis pour montrer la correspondance et la confusion possible entre ses différents livres :
- J'ai dit Battal Mevlido, mais c'était moi, dit-il. J'ai donné ce nom pour qu'on ne pense pas que je parle toujours de moi, et jamais des autres. Mais c'était moi. (p181)
A la première occurence, on est pris de vertige, à la seconde on se demande si l'auteur n'a déjà plus de cartouche. A la troisième et aux suivantes, on comprend qu'on se trouve en présence d'une litanie étrange et qu'il ne faut pas voir cela comme un procédé stylistique, mais comme un argument en faveur d'une philosophie de l'existence, d'une mystique. Un mantra, toujours.
Un autre procédé touche plus précisément aux noms des personnages, qui sont peut-être la dernière certitude qui leur reste, le dernier moyen de les reconnaître, quoique nous allons le voir, cela ne semble pas aussi évident. Ceux-ci portent aussi à confusion. Battal Mevlido est-il le Mevlido des Songes ? Ou un cousin, ou une réincarnation, ou un rêve ? L'ange mineure Linda Siew est-elle la chamane coréenne des Songes de Mevlido ? Yasar Dondog porte le nom d'un autre livre de Volodine et le prénom de l'ancien compagnon de Mayeela Bayarlag, dont on peut se demander si une variation n'apparaitrait pas dans Des anges mineurs sous la forme de Maleeka Bayarlag.
Le personnage exemplaire de Des anges mineurs est Will Scheidmann, qui semble être celui qui, à la manière des Mille et une nuits, récite les quarante-neuf narrats étranges qui composent Des anges mineurs, afin de retarder l'heure de son exécution, aux vieilles coréennes qui lui ont donné la vie et sont aussi ses bourreaux.
Mais le 43ème narrat vient contredire cette possibilité, qui paraissait pourtant être la trame de fond :
Comme tous les 16 octobre depuis bientôt mille cent onze ans, j'ai rêvé cette nuit que je m'appelais Will Scheidmann, alors que mon nom est Clementi, Maria Clementi. (p 200)
Le lecteur de Volodine reconnaîtra le nom de l'auteur de la première oeuvre post-exotique, un romance, Des anges mineurs, qui fait l'objet de la première leçon du Post-exotisme en dix leçons, leçon onze.
De temps en temps, toute lumière sombrait. Je ne savais plus si j'étais Will Scheidmann ou Maria Clementi, je disais je au hasard, j'ignorais qui parlait en moi et quelles intelligences m'avaient conçue ou m'examinaient. (...) je me demandais devant qui je pourrais un jour réciter Des anges mineurs. Pour ajouter à la confusion, je ne voyais pas ce qui s'ouvrirait derrière le titre : un romance étrange ou simplement une liasse de quarante-neuf narrats étranges. (p 203)
Mais comme nous le voyons, dans un appel d'outre-tombe, Will Scheidmann dans son narrat désincarné assène un doute existentiel phénoménal à Maria Clementi qui pensait avoir repris le contrôle de son oeuvre dans l'oeuvre de Will Scheidmann.
On verra aussi que ce qui reste à (et de) Will Scheidmann est bien son nom. Son corps se désagrège en larges lambeaux de peau, sur lesquels les vieilles tentent de lire les narrats étranges lorsque Will décide de rester muet. Il n'a plus un corps humainement reconnaissable, Will Scheidmann ne sera, au final, plus qu'un nom, et une voix.
Il y a une multitude d'opérations de ce type, une multitude de subjectivités qui se confondent, à l'intérieur d'un même livre, mais aussi d'un livre post-exotique à l'autre. Lorsqu'il ne s'agit pas de la danse des pronoms, lorsqu'il ne s'agit pas des noms qui s'échangent, il y a encore les ressemblances et les apparences entre les scènes, les scénographies pourrait-on dire quelques fois, qui engendrent un trouble majeur, comme entre deux rêves ressemblants dont on ne se souviendrait que comme d'un seul, comme d'une idée du rêve. Des exemples ? Je n'en donnerai pas. Il serait certainement intéressant de dessiner la cartographie des noms des personnages volodiniens, et des situations étranges dans lesquelles ils existent, mais ce serait un travail idiot, qui contredirait un jeu magnifique auquel nous enjoint de participer Antoine Volodine : pratiquer les trous de mémoire comme racourcis analytiques et émotionels contre l'oubli authentique.
S'il y a des résonnances, des échos entre les livres de Volodine, il ne faut pas les voir comme une construction systématique (à la Lovecraft disons), ou pire, une facilité ou une maladresse, mais bien comme un tissu dense de lacunes et de manques, bourré de contradictions et d'assourdissements, comme on pourrait l'imaginer d'une conversation murmurée entre deux prisonniers dans une prison de béton aux murs excessivement larges. C'est par ce filtre, par ce mur de béton que communiquent les deux incarcérés et leurs rêves étranges, et ce mur représente la possibilité de la perte partielle ou entière du message porté de l'un à l'autre.
L'épaisseur d'un papier à cigarettes. Tout se vaut, et pourtant rien n'est fiable, car rien n'est juste. S'il y a une proximité étrange entre les livres, les personnages, l'auteur et son oeuvre, due en partie à la répétition étrange dans l'oeuvre de Volodine, elle est fragile, comme l'est le papier à cigarette. Il suffirait d'en rouler une et il ne nous resterait en fin de compte qu'un tas de cendres et quelques volutes de fumée devant l'écran de notre conscience : les certitudes effondrées et la mémoire trouée.
Voilà, pour conclure, une vérité sur notre monde, que donne à lire Antoine Volodine à travers ses livres : nos certitudes en tas de cendres et notre mémoire en tamis.
Divagations volodiniennes à suivre...










commentaires