Vendredi 21 septembre 2007
"Il n'y a pas l'épaisseur du papier à cigarettes entre l'auteur et ses personnages", affirme à plusieurs reprises Antoine Volodine dans différents entretiens. Cette phrase ressemble à une figure élaborée pour caresser le fond de l'oeil du lecteur. Prise seule, je veux bien qu'on n'y attache peu d'attention et qu'on l'accepte ainsi, une simple reformulation de ce mythe qui veut que l'auteur s'identifie en entier à ses personnages, à son oeuvre.
Mais Volodine compte sur la répétition, la répétition à peine altérée de cette formule-là, redonnée invariablement dans de nombreuses interventions. Il dit par ailleurs qu'elle fut prononcée par Lutz Bassmann, l'un des co-signataires de Le post-exotisme en dix leçons, leçon onze - on conclura, par lui-même. Cette formule, comme d'autres, fonctionne alors comme un entraînement, un mantra, une prière, ou un refrain.

Volodine a compris que les mots sont des coquilles vides, des spectres qui n'ont pas de corps et se diluent après avoir été prononcés dans cette espace qu'on nomme à tort réalité. Les mots sont des fantômes, et les idées qui sont sur le point de germer semblent fâner dès que les mots sont laissés à eux-mêmes, comme des oisillons chus irrémédiablement d'un nid désenchanté. La répétition, qui suppose chez Volodine une différence infinitésimale, l'épaisseur du papier à cigarette par exemple, semble être un des fondements de son oeuvre. Toujours, ces mêmes univers d'après la ruine, cette littérature des poubelles, ces vieilles chamanes coréennes, ces bestioles étranges, insectes, oiseaux ou éléphants dont les subjectivités sont plus affirmées que celles des hommes, ces effritements, ces puanteurs, cette fin des temps, ces mémoires trouées et ces passages d'un monde à l'autre....
C'est une matrice. C'est une matrice qui pour exister nécessite la répétition continue et progressive comme une respiration de toutes ses variations possibles. A la fois entraînement, mantra et chant, l'oeuvre de Volodine suit le fil à trois dimensions de son élaboration : une dimension physique, ou organique, une dimension spirituelle, ou idéologique, une dimension libératrice, ou musicale. Le chant des prières, les mélodies exotiques ou les rythmes des tambours ou des fuites de canalisations que l'on entend entre les pages de ses livres est peut-être bien le bruit de survie que peuvent encore espérer les corps et les esprits de ses personnages sur le point de la rupture. Ou peut-être est-ce simplement le bruit final et éternel de leur ultime expiration, avant oubli.

Nous y voilà. Cette épaisseur de papier à cigarettes, après répétitions, variations, reformulations, symétries, conduit sensément à la confusion entre Volodine et ses personnages, et les personnages de ses personnages. Les subjectivités se mélangent. Elles se confondent même. N'oublions pas que nous sommes après la fin du monde, et que ce qui caractérise la race humaine, et les autres êtres vivants, ainsi que les morts, c'est leur insoutenable faiblesse. Il est nécessaire d'agglutiner les subjectivités pour qu'une étincelle minime puisse seulement vibrer.
Dans Des anges mineurs - ou Songes de Mevlido (en réalité dans presque tous les livres de Volodine) -, il y a un procédé littéraire : le narrateur (celui qui récite ou invente les narrats) modifie régulièrement la voix qui raconte ses histoires, au fur et à mesure. Je, tu, il, nous se confondent à la lecture, et le narrateur est tous les narrateurs, au point que Volodine s'efface lui-même en tant qu'auteur, et se place au même niveau que ses personnages. Celui qui reste, c'est peut-être ultimement celui qui lit (ou qui écoute).

Dans Des anges mineurs, Antoine Volodine à recours plus précisément à une opération, et je choisis un exemple précis pour montrer la correspondance et la confusion possible entre ses différents livres :

- J'ai dit Battal Mevlido, mais c'était moi, dit-il. J'ai donné ce nom pour qu'on ne pense pas que je parle toujours de moi, et jamais des autres. Mais c'était moi. (p181)

A la première occurence, on est pris de vertige, à la seconde on se demande si l'auteur n'a déjà plus de cartouche. A la troisième et aux suivantes, on comprend qu'on se trouve en présence d'une litanie étrange et qu'il ne faut pas voir cela comme un procédé stylistique, mais comme un argument en faveur d'une philosophie de l'existence, d'une mystique. Un mantra, toujours.

Un autre procédé touche plus précisément aux noms des personnages, qui sont peut-être la dernière certitude qui leur reste, le dernier moyen de les reconnaître, quoique nous allons le voir, cela ne semble pas aussi évident. Ceux-ci portent aussi à confusion. Battal Mevlido est-il le Mevlido des Songes ? Ou un cousin, ou une réincarnation, ou un rêve ? L'ange mineure Linda Siew est-elle la chamane coréenne des Songes de Mevlido ? Yasar Dondog porte le nom d'un autre livre de Volodine et le prénom de l'ancien compagnon de Mayeela Bayarlag, dont on peut se demander si une variation n'apparaitrait pas dans Des anges mineurs sous la forme de Maleeka Bayarlag.
Le personnage exemplaire de Des anges mineurs est Will Scheidmann, qui semble être celui qui, à la manière des Mille et une nuits, récite les quarante-neuf narrats étranges qui composent Des anges mineurs, afin de retarder l'heure de son exécution, aux vieilles coréennes qui lui ont donné la vie et sont aussi ses bourreaux.
Mais le 43ème narrat vient contredire cette possibilité, qui paraissait pourtant être la trame de fond :

Comme tous les 16 octobre depuis bientôt mille cent onze ans, j'ai rêvé cette nuit que je m'appelais Will Scheidmann, alors que mon nom est Clementi, Maria Clementi. (p 200)

Le lecteur de Volodine reconnaîtra le nom de l'auteur de la première oeuvre post-exotique, un romance, Des anges mineurs, qui fait l'objet de la première leçon du Post-exotisme en dix leçons, leçon onze.

De temps en temps, toute lumière sombrait. Je ne savais plus si j'étais Will Scheidmann ou Maria Clementi, je disais je au hasard, j'ignorais qui parlait en moi et quelles intelligences m'avaient conçue ou m'examinaient. (...) je me demandais devant qui je pourrais un jour réciter Des anges mineurs. Pour ajouter à la confusion, je ne voyais pas ce qui s'ouvrirait derrière le titre : un romance étrange ou simplement une liasse de quarante-neuf narrats étranges. (p 203)

Mais comme nous le voyons, dans un appel d'outre-tombe, Will Scheidmann dans son narrat désincarné assène un doute existentiel phénoménal à Maria Clementi qui pensait avoir repris le contrôle de son oeuvre dans l'oeuvre de Will Scheidmann.
On verra aussi que ce qui reste à (et de) Will Scheidmann est bien son nom. Son corps se désagrège en larges lambeaux de peau, sur lesquels les vieilles tentent de lire les narrats étranges lorsque Will décide de rester muet. Il n'a plus un corps humainement reconnaissable, Will Scheidmann ne sera, au final, plus qu'un nom, et une voix.

Il y a une multitude d'opérations de ce type, une multitude de subjectivités qui se confondent, à l'intérieur d'un même livre, mais aussi d'un livre post-exotique à l'autre. Lorsqu'il ne s'agit pas de la danse des pronoms, lorsqu'il ne s'agit pas des noms qui s'échangent, il y a encore les ressemblances et les apparences entre les scènes, les scénographies pourrait-on dire quelques fois, qui engendrent un trouble majeur, comme entre deux rêves ressemblants dont on ne se souviendrait que comme d'un seul, comme d'une idée du rêve. Des exemples ? Je n'en donnerai pas. Il serait certainement intéressant de dessiner la cartographie des noms des personnages volodiniens, et des situations étranges dans lesquelles ils existent, mais ce serait un travail idiot, qui contredirait un jeu magnifique auquel nous enjoint de participer Antoine Volodine : pratiquer les trous de mémoire comme racourcis analytiques et émotionels contre l'oubli authentique.

S'il y a des résonnances, des échos entre les livres de Volodine, il ne faut pas les voir comme une construction systématique (à la Lovecraft disons), ou pire, une facilité ou une maladresse, mais bien comme un tissu dense de lacunes et de manques, bourré de contradictions et d'assourdissements, comme on pourrait l'imaginer d'une conversation murmurée entre deux prisonniers dans une prison de béton aux murs excessivement larges. C'est par ce filtre, par ce mur de béton que communiquent les deux incarcérés et leurs rêves étranges, et ce mur représente la possibilité de la perte partielle ou entière du message porté de l'un à l'autre.

L'épaisseur d'un papier à cigarettes. Tout se vaut, et pourtant rien n'est fiable, car rien n'est juste. S'il y a une proximité étrange entre les livres, les personnages, l'auteur et son oeuvre, due en partie à la répétition étrange dans l'oeuvre de Volodine, elle est fragile, comme l'est le papier à cigarette. Il suffirait d'en rouler une et il ne nous resterait en fin de compte qu'un tas de cendres et quelques volutes de fumée devant l'écran de notre conscience : les certitudes effondrées et la mémoire trouée.
Voilà, pour conclure, une vérité sur notre monde, que donne à lire Antoine Volodine à travers ses livres : nos certitudes en tas de cendres et notre mémoire en tamis.

Divagations volodiniennes à suivre...

Songes de Mevlido - Antoine VolodineLe post-exotisme en dix leçons, leçon onze - Antoine Volodine

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Mardi 18 septembre 2007
Après avoir mis à jour le site de l'association minuscule et annoncé la parution des deux prochaines miniatures (Vers la grâce de Claro et Mort et vie d'Armendo Lip de ma main), je vous propose un court extrait de mon texte à paraître dans cette collection le quinze octobre. Toutes les informations pratiques concernant ces miniatures se trouvent sur le site de l'association minuscule, mais je reste bien sûr à disposition pour tout renseignement...
En espérant que cet extrait ne paraîtra pas manquer de trop de son contexte, en espérant qu'il permette d'en approcher, en quelque sorte, le ton.



Quand le poing s'écrase au creux de l'arcade, sous l'arcade, dans le creux en fait, sur l'oeil ramassé au fond de sa caverne humide, les os vibrent, ceux du poing, ceux du crâne, et le globule sophistiqué et élastique, à l'extrémité de la moelle des sens et de la conscience, s'agite en tiraillements microscopiques que les nerfs transmettent au cerveau en une fraction de temps, convertis dans une image noire qui s'effondre sur elle-même, une image qui n'est pas une image mais une douleur, qui interroge immédiatement et avec une proximité redoutable l'existence qui s'anime comme une termitière qu'on aurait chassée d'un ricochet de pierre.
Quand on est entraîné, il arrive que la paupière éclate comme un fruit mûr, comme une tomate à la peau trop serrée ou une pastèque tendue au comble, dans le froissement excessif et brutal de l'arcade et des phalanges. L'image noire qui s'effondre est alors rouge et crasse de sang, et l'existence pend et suinte d'une plaie qui rajoute aux tiraillements microscopiques une dimension vertigineuse.

J'ai pratiqué le coup de poing comme un chef, dans les castagnes de villages, gamin, dans les rixes universitaires, dans les ruelles les soirs de matchs, et bien sûr, dans les tranchées idéologiques dans lesquelles nous combattions avec fermeté les ennemis de la liberté.

En prison, les matons aussi étaient entraînés à la perfection.


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Mercredi 12 septembre 2007
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Comme promis ailleurs, je chipe l'idée à mon camarade L'Ombre, et vous propose de partager mes acquisitions. Une autre manière de visiter ma bibliothèque... Cette petite pile s'est formée en une dizaine de jours, certains ouvrages sont directement allés sur la table de nuit, les autres attendront, peut-être longtemps. L'essentiel cependant est qu'ils aient rejoint la bibliothèque.
  • Slogans de Maria Soudaïeva, traduit et présenté par Antoine Volodine. Ce court recueil, déjà dévoré, j'en parlerai très prochainement...
  • Suite à la lecture de L'Histoire Incroyable d'un crâne de Giuseppe Bonaviri : Le tailleur de la grand-rue, son premier livre.
  • Les évangiles du crime de Linda Lê sorti dans la collection Titres de Christian Bourgois. Un des romans les plus originaux de l'auteur, semble-t-il.
  • La Correspondance de Flaubert en Folio. Indispensable.
  • Trois livres de biologie évolutioniste. La théorie des mèmes de Susan Blackmore. Aux racines du temps de Stephen Jay Gould et Qu'est-ce que l'évolution ? de Richard Dawkins. Comme quoi, il n'y a pas que la littérature dans la vie... Très intéressant la mémétique...
  • Dieu et l'Etat de Michel Bakounine. Comme quoi, il n'y a pas que la biologie dans la vie...
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Dimanche 9 septembre 2007
Polybe est mort d'une chute de cheval.
A quatre-vingt-deux ans.

Anacréon est mort en s'étranglant avec un pépin de raisin.
A quatre-vingt-cinq ans.

Walter Scott boitait suite à une polio contractée pendant l'enfance.

La question apparement insoluble de savoir si c'était le pied gauche de Byron qui était difforme, ou le droit.

Sainte Thérèse d'Avila jouait du tambourin.

Sherwood Anderson est mort d'une péritonite après avoir avalé un cure-dent.



Imaginez cela sur les près de deux-cent pages d'Arrêter d'écrire de David Markson. Je les ai littéralement dévorées, contaminé, pris du délire compulsif qui vous prend en lisant cette ritournelle agencée en liste funèbre et triviale par Markson, comme une prière à la vanité de l'art et pour conjurer la mort.

Une telle accumulation a un effet éminement salutaire : au bout de deux pages, on ne peut plus se départir d'un rictus au coin des lèvres ; après cinq minutes, il faut s'accrocher à l'accoudoir du fauteuil dans lequel vous lisez pour ne pas chuter en rires et convulsions nerveuses .

Ensuite, on peut certainement discuter, décortiquer, analyser les procédés qui mènent au rire et les motifs et les thèmes qui abordent et engendrent, par une bifurcation radicale et ironique, la narration, mais non, je laisse à d'autres, cette fois-ci j'exhorte simplement à la lecture d'un livre très drôle autant qu'un très drôle de livre.

arrêter d'écrire - david markson
Nota du 12 : Impossible de rédiger quelque chose de conséquent sur ce livre, j'y avais pourtant appliqué une bonne partie de mon dimanche après-midi. J'avais choisi, finalement et bien simplement, de pointer du doigt l'effet d'une telle lecture : on rit en lisant Arrêter d'écrire.
Fausto Maijstral publie hier sur son blog une longue et instructive note sur David Markson (et Arrêter d'écrire en particulier), il n'y parle pas trop de l'humour décalé, de l'ironie de l'auteur (je suis bien content d'avoir pris cette direction ici, ce ne sera donc rétroactivement pas redondant à la lecture de son article) mais donne de nombreuses informations, concernant l'auteur et son parcours, qui éclairent judicieusement ce livre. L'on apprendra que Markson est un vieux briscard post-modern (80 ans cette année), qu'il n'en est pas à son premier livre d'"aphorismes", qu'il a écrit des romans policiers alimentaires, qu'il a cotoyé de grands bonshommes des lettres américaines, qu'Arrêter d'écrire n'est pas une bricole de novice, etc.
A lire sur Tabula Rasa.

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Lundi 3 septembre 2007
Mevlido s'apprête à écraser une nouvelle fois la brique sur la face déjà ensanglantée de son supérieur Berberoïan, devant les masses juges, composées de ses cinq, ou quatre collègues de la flicaille, lors d'une séance d'autocritique obligatoire et régulière, rituel expiatoire et administratif effectué à tour de rôle par cette classe méprisée de fonctionnaires.

C'est ainsi que débute la première partie de Songes de Mevlido d'Antoine Volodine.

Puis, Mevlido se réveille.

Le jour, Mevlido travaille. Il va au bureau, se déplace pour ses enquêtes, surveille et sympatise avec les vieilles bolchéviques, traque les enfants-soldats et les souvenirs estompés rattachés, ou arrachés, à un passé inaccessible.
La nuit, plus riche de singularités, il la passe dans son appartement de Poulailler Quatre, ghetto de laissés-pour-compte et de malades mentaux. Avec Maleeya Bayarlag, la folle avec laquelle il a noué une compagnie, une sympathie mutuelle, bien que celle-ci ne le reconnaisse que par intermittence, elle préfère l'appeler Yasar, du nom de son mari tué dans un attentat des années auparavant. Il la passe dans son appartement, ou dans ses rêves, qui se déroulent dans son appartement, dans la rue, dans le tramway ou dans d'autres quartiers, en compagnie d'oiseaux bavards, de Maleeya Bayarlag, de Gorgha, la suspicieuse et ordonnatrice femme-corneille, de Sonia Wolguelane, la jeune et fantasmatique terroriste, et des slogans des vieilles bolchéviques insanes.

Les rêves semblent être ce qui fait réellement le quotidien de Mevlido.
Il arrive ensuite qu'il nous soit conté une journée de Mevlido, comme on raconte un rêve que l'on aurait fait la veille. On oublie vite les journées à Poulailler Quatre, lorsqu'on en tient une vraiment riche de singularités, on ne la lâche pas. Semble-t-il.

Dans celle qui suit, qui compose la seconde partie du livre, une nouvelle scène d'interrogatoire. D'autres rencontres dont Mevlido retire quelques badges datant de la révolution prolétarienne, manquant de se saisir des restes de la littérature post-exotique : le dernier livre de Djohnn Infernus, son meilleur à ce qu'il paraît - peut-être Dura Nox, Sed Nox, encore que mes sources ne soient pas forcément fiables. Puis un accident, rappelant une scène de décapitation par un tramway dans un livre d'un de nos romanciers russes préférés,  Mikhaïl Boulgakov. Et un attentat contre le gouvernement, trois ministres exécutés. Et un orage submergeant presque totalement Memorial Avenue. Et le souvenir, parmi le rideau de pluie, de Verena Becker, la femme aimée par Mevlido vingt ans auparavant et pour toujours, martyrisée par les enfants-soldats.

Une journée que Mevlido pourrait tenter de garder fraîchement et clairement en mémoire.

Si ce n'était les mensonges élaborés dans la troisième partie, finissant de modifier la réalité des souvenirs qu'aurait pu se figurer Mevlido lorsque le passé remontera à la surface de ses rêves.

La quatrième partie, on en parlera succintement comme d'un souvenir intra-utérin, ou pourquoi pas pré-natal, carrément, tant qu'on y est. Ou comme d'un voyage laborieux et pourtant volontaire qui commence bien avant l'aube, donc, toujours la nuit.

La cinquième, je ne sais plus s'il s'agit du jour ou de la nuit, de toutes manières, la lune gigantesque bloque le passage au milieu de l'avenue, à moins que ce ne soit dans une autre partie, et qu'il s'agisse en fait ici d'un immense troupeau de poules mutantes. Par dessus tout, nous n'avons pas de chance de tomber sur Alban Glück une fois de plus, et nous allons arriver en retard à la réunion du Parti.

En sixième, c'est le fouillis total. Rêves, fantasmes, souvenirs, même les chants rituels de la mudang Linda Siew ayant pour desseins la conversation avec les morts se mélangent dans ma tête. C'est à Mevlido que la mudang s'adresse, pensai-je. C'est à moi qu'elle s'adresse. Pensait Mevlido.

Cette fin, il doit s'agir d'une imposture. A un moment donné, il doit s'agir d'une imposture, ou d'un mensonge. Il me semblait que Les Attentats contre la lune fut écrit par Lutz Bassmann. Certes, il ne fut qu'attribué à Lutz Bassmann. Peut-être est-ce bien Mingrelian qui a composé ce texte. Ce que semble dire les archives poussiéreuses des Organes. Et les rêves de Verena Becker. Encore que ceux-ci ne répondent à rien. De toute façon, il ne faut pas tenter d'intervenir dans les rêves de celle que j'aime.

Entre les rêves, les souvenirs et la mort, il n'y a pas l'espace d'une feuille de papier à cigarette. Cette proximité est une chance. Le lecteur de Volodine le sait. Les autres devraient la saisir.

Songes de Mevlido - Antoine Volodine

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Mercredi 29 août 2007
Giuseppe Bonaviri, dont l'oeuvre est pratiquement disponible dans son intégralité en français, est né en 1924 en Sicile. Le Seuil publie son dernier livre, agréable et inattendu, dont je conseille volontiers la lecture : L'Histoire incroyable d'un crâne (et Le Seuil en a profité pour le gâter d'une jaquette horrible, mais enfin, on leur pardonnera, ils ont renoncé, pour la couverture, au "cadre vert" fluo de l'année passée pour un retour à quelque chose de plus sobre et vraiment plus joli, tout le contraire d'Albin Michel qui persiste et remporte sans conteste la palme pour les plus hideuses jaquettes de livres de l'histoire de l'humanité, bien loin devant les couvertures des livres de Danielle Steel aux Presses de la Cité. Enfin, je ne souhaite pas spécialement m'étaler sur ces questions bien qu'elles feraient un bon sujet).

Le propos est simple : de jeunes savants venus des quatre coins du monde se rencontrent dans une université américaine à la pointe de la technologie, et vont tenter de créer un macroclone végétalo-minéralo-ornitho-humain. Ils en profiteront pour tomber amoureux et se poser quelques questions existentielles.

Vu comme cela, on se croirait chez Bernard Werber. Et bien, qu'on ne s'y trompe pas, il s'agit de quelque chose de bien plus intéressant, plus pétillant, plus réjouissant ! Giuseppe Bonaviri est un coquin de quatre-vingt ans (lorsqu'il écrit ce livre) qui use d'un thème de science-fiction vieux comme le monde (disons, vieux comme le Frankenstein de Shelley), tellement éculé qu'il est évident qu'il s'agit d'une parodie, pour parler dans une langue ingénieuse et exquise de sa Sicile natale et mythologique, de la bêtise des hommes et de l'absurdité de l'existence. Une fois de plus - et c'est le parti pris de ce blog d'éviter le plus possible de résumer les livres que je lis et de saboter le plaisir d'une lecture que je pourrais, avec tout l'enthousiasme qui m'anime, transmettre -, je ne dirai rien d'autre sur les péripéties nombreuses et extravagantes de Porporina, Jehova, Iside ou encore du directeur Newton.

Simplement, Bonaviri mêle conte philosophique et récit d'anticipation, fable scientifique et tradition populaire, et compose un texte hybride, sérieusement décalé. Il faut parler du style de l'auteur, support majestueux qui crée ce décalage et rajoute à la parodie (Je me pose néanmoins quelques questions sur la traduction, lourdeurs certaines fois, maladresses syntaxiques d'autres. Enfin, l'essentiel passe...). Imaginons un poète panthéiste - et quelque peu comique - qui conterait un scénario digne d'un film de SF de série Z.

Ainsi, savoureusement :

"Quand tombe la nuit, jaillissant de cavités souterraines, ou de grottes, ou encore de trous dans les arbres, de minuscules démons ou sorcières, semblables à des pets, ou flattulences d'échappement, se répandent pour causer une peur absolue, incontrôlable, inconsolable, sans limites."

ou

"Pendant que la jeune femme, entraînée par une main, marchant sur les cailloux mouillés, plongeait dans les eaux dont le murmure, de rauque, se faisait discret, musical, Jehova admirait sa beauté, ses cheveux roux défaits, l'ombre ténue que ses fesses formaient sur ses jambes. Et, avec stupeur, il remarqua qu'une nubécule d'électrons excités, émanant de son corps, dans un miroitement ponctiforme tourbillonnait tout autour d'elle."

ou

"Tous les éléments différents formant le clone géant avaient été entremêlés en quantités infimes, calculables en nanogrammes qui, comme chacun sait, sont la milliardième partie d'un gramme.
Il convient de préciser que les poussières de saphir ou de diamant et de nuée interstellaire provenaient - expliqua Porporina - de la galaxie d'Andromède sur laquelle, comme dans une parabole, se reflétait aussi la pensée de Dieu."

O Révolutions - Mark Z. Danielewski

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Dimanche 26 août 2007
- L'observation des oiseaux ne sera pas votre priorité, dit Deeplane.
- Ah, dit Mevlido. J'avais cru.
(...)
- Ce ne sont pas ces animaux-là qui nous posent problème, dit Deeplane.
- Les hominidés ? dit Mevlido.
- Oui, confirma Deeplane. Ceux-là, oui. En dépit de la révolution mondiale, ils sont descendus à un niveau de barbarie et d'idiotie qui étonne même les spécialistes. C'est devenu une espèce inexplicable. Ils sortent de plusieurs guerres d'exterminations, mais déjà un nouveau conflit est en vue. La population a été divisée par cent, et même plus. Des continents entiers sont à présent inhabitables. Ceux qui ont survécu restent organisés socialement, mais ils ne croient plus ni à eux-même ni à la société. Ils ont hérité de systèmes politiques dont ils ont perdu les clés, pour eux l'idéologie est une prière vide de sens. Les classes dirigeantes se sont gangstérisées, les pauvres obéissent. Les une et les autres se comportent comme s'ils s'estimaient déjà morts et comme si, en plus de ça, ils s'en fichaient.
- Peut-être qu'ils ont muté, suggéra Mevlido.
- Pardon ?
- Peut-être qu'ils ont été victimes d'une mutation, redit Mevlido.
- Peut-être. Quelque chose a changé en eux. On dirait qu'ils n'arrivent plus à établir de différence entre la vie, les rêves et la mort.


Ce court dialogue dit beaucoup sur le dernier livre d'Antoine Volodine, sur tous ses livres. Il dit beaucoup et en même temps ne dit rien. Je le laisse donc rouler comme une poignée de grains de sable dans les ruisseaux de nos crânes, en attendant d'élaborer une note sur les Songes de Mevlido.

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Jeudi 23 août 2007
"Il a huit ans quand son père meurt dans un asile d'aliénés. Il n'ira jamais à l'école. Il est grand, fort, et pourtant souffre d'une étrange maladie : une allergie au froid, à la paille, et à tout ce qui vient de la mer. Il ne peut vivre que par une température de 30 degrés. S'il s'approche d'animaux empaillés il devient écarlate et se couvre d'urticaire."

Paris Match N°289 du 9 au 16 octobre 1954 - au sujet d'Howard P. Lovecraft.

"La nature, ironique, l'a doté d'une voix inquiétante, qui descend dans des graves abyssaux. C'est comme si, en guise de cage thoracique, on lui avait placé une caverne entre les côtes. (...) Ces contraintes numériques, qui expliquent peut-être la bosse - des mathématiques ? - qui orne le front de l'auteur, lui ont imposé la gymnastique d'écrire en comptant. (...) Danielewski (...) publie des objets de culte. Ses livres vont jusqu'à provoquer des transes aux Etats-Unis, surtout chez le public adolescent."

Le Figaro Littéraire N°19613 du 23 août 2007 - au sujet de Mark Z. Danielewski.

Je n'arrive pas à savoir lequel de ces deux portraits d'infréquentables notoires est le plus effrayant.

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Jeudi 23 août 2007
O Révolutions n'est pas un roman. Il risque d'y avoir un quiproquo : le dernier livre de Mark Z. Danielewski s'apparente plutôt à une longue épopée poétique qui a échangé les contraintes classiques contre d'autres très personnelles, ces dernières créant une mise en scène tout à fait théâtrale. On notera les deux registres majeurs du livre, le lyrisme puissant accompagnant les deux voix principales, celle de Hailey et Sam, et le tragique qui les encadre (pour ne pas dire encercle), dans les énumérations chronologiques des évènements souvent funèbres, en marge.

Je rappelle, pour commencer, la forme du livre. Deux récits se croisent en tête-bêche, celui d'Hailey d'un côté, celui de Sam de l'autre : sur une même page, les deux textes sont l'un à l'endroit, l'autre à l'envers. Une double chronologie soutient ces récits dans la marge intérieure et crée un cadre historique. Des chapitres se dessinent toutes les huit pages. Il est préconisé de lire alternativement huit pages de Sam, puis huit d'Hailey. Pour cela, il est nécessaire, donc, de retourner l'ouvrage (et d'utiliser deux marque-pages). Les chronologies (s'étalant de 1863 à 1963 pour Sam et 1963 à 2063 pour Hailey) passeront à l'as à la première lecture, hormis quelques coups d'oeil plutôt dus à un réflexe optique qu'à une curiosité réelle. Au début, la taille de police utilisée pour chacune des voix est plus grande. Au fur et à mesure, elle rapetisse. L'effet rendu est double : le lecteur s'éloigne dans un effet de perspective, et une voix pénètre l'autre inversée, à mesure que la lecture avance. J'insisterai une fois de plus sur la forme circulaire du livre (360 pages comme 360° d'un cercle), avec un point de symétrie parfaite sur la double page centrale (pages 180 et 181). Les deux voix sont différenciées par deux couleurs, les lettre O et chiffre 0 sont vert pour Sam et or pour Hailey. Une troisième couleur intervient, pour un troisième personnage (et pour les dates des chronologies) : "le fêlé" est toujours en violet. On observera aussi que les personnages croisés sur la route de Sam et Hailey sont en capitales minuscules, pour leur donner un poids supplémentaire dans le discours. Formellement, il reste encore, pour chacune des voix, le choeur naturaliste respectif composé d'animaux pour Sam et de plantes pour Hailey, en caractères gras, noirs au début et s'éclaircissant vers le gris jusqu'à la fin.
Voilà pour les éléments essentiels. Je n'ose pas relever toutes les contraintes mathématiques qui sous-tendent la construction du livre, je préciserai néanmoins qu'il y a 90 mots par blocs typographiques et 22 lignes au début pour 14 lignes à la fin (soit 360 mots et 36 lignes par page pour les récits de Sam et Hailey). En anglais, jamais le mot "OR" n'est écrit (en français Claro, le traducteur, a, de fait, évité le "OU") et le mot US est en majuscule ("noUS" en français) faisant inlassablement penser à United States. Et caetera.

Pourquoi je parlais de théâtre, au début ? Parce que toutes ces contraintes formelles établissent une véritable mise en scène de la narration. La première chose que le lecteur verra sera ce travail sur la forme, il m'a semblé nécessaire d'en donner les principales caractéristiques, car ces contraintes deviennent des codes visuels identifiant les deux voix des personnages, le choeur lyrique qui les accompagne (cortèges d'animaux et de plantes), les capitales minuscules comme des incises visuelles (subtiles didascalies) dans les monologues intérieurs de Sam et Hailey (le miel est considéré comme un personnage puisqu'il est le seul, il me semble, "objet" en capitales minuscules), et la chronologie comme scène mentale et historique du drame.
La forme générale circulaire ajoute des points de fuite quasi-physiques à l'objet, comme un espace de spectacle physique dans lequel se développe l'histoire.

Avant même de commencer à lire le livre, cet objet à la structure très élaborée pourrait sembler purement démonstratif, à l'intention d'exercice purement intellectuel de la part d'un auteur qui ne saurait plus quoi inventer.
Ce n'est pas vraiment le cas. Il est évident que le lecteur ne pourra pas faire pleinement abstraction de la forme, mais une fois l'histoire investie, il dépassera ce qui semble n'être qu'une question de contraintes formelles (ce qui n'est pas le cas, puisque la forme soutient toute la narration, lui conférant un rythme et une structure indispensables) pour suivre de près les tribulations des deux personnages. Et entrer dans l'histoire, qu'on préférera bien entendu lire à haute voix, au vu du style employé par l'auteur, mêlant argots rares ou personnels, inventions langagières et vocabulaires spécialisés.

Danielewski revisite l'antique mythe de l'amour éternel. O Révolutions s'inscrit dans la généalogie directe des Tristan et Yseult et Roméo et Juliette. Sam et Hailey sont deux adolescents de seize ans, qui se sauvent mutuellement d'un désespoir mortel à l'ouverture du récit, pour se lier d'amour fou dès cet instant et jusqu'à la fin. Leur liberté est inviolable, totale. Les deux amoureux décident de partir et parcourent les Etats-Unis à bord d'un véhicule, dans un road trip sans limites sinon celles que leur imposent les forces de la nature, d'abord conciliantes enfin tragiques. Ils réalisent leur émancipation sentimentale et sensuelle, apprennent le monde désenchanté de leurs aînés, n'acceptent pas leur condition mortelle (l'amour les rend éternels), combattent la forme linéaire du temps par leurs propres temps individuels suspendus, dans des épreuves qu'ils passeront malgré tout comme dans une fuite en avant. Le combat - car c'est un combat - contre le monde que mènent les deux jeunes gens est déséquilibré, bien qu'ils aient comme atout le plus pur des nectars, le miel de leur amour. Leur liberté et leur quête d'absolu ne le sont que pour eux. L'Histoire (rappelons-nous des chronomosaïques en marge) est présente à chaque instant comme le sombre écho à venir du destin qui les attend. La Nature, qui est un personnage à part entière du livre, joue comme une divinité avec leurs vies, Sam et Hailey sont liés à cette Nature toute puissante comme ils sont liés entre eux par l'amour qui les anime ; et fait de la course effrénée des deux protagonistes une épopée quasi-mythologique, du printemps à l'hiver de leur relation fusionnelle.

Il y a en réalité un aspect mythologique très fort dans le livre de Danielewski. Le lyrisme panique en est une pierre de touche. La seconde (ici, tout va par deux) appartient au registre moderne et social de l'époque. Les Etats-Unis que traversent Sam et Hailey (socialement et géographiquement) sont une miniaturisation du monde. Géorgaphiquement, car les deux personnages fantasment les villes, fleuves, montagnes, leur donnant les noms des capitales, fleuves et montagnes du monde entier. Socialement, car ils sont confrontés à des quotidiennetés devenues obsessions paranoïaques dans la modernité du XXème siècle : le moyen de transport changeant de marque à chaque mention (image du progrès qui appelle une consommation outrancière), le jeu apparaissant sous forme de loteries (virtualisation perverse du bonheur des hommes), un simple acte d'amour devenant une épreuve administrative absurde et truquée... Ainsi quelques aspects d'une mythologie moderne, en grande partie américaine (comme l'Histoire déroulée dans les chronomosaïques), qui accueillent dans une nouvelle époque l'amour éternel de deux adolescents épris de liberté.

Il y aurait encore beaucoup à dire d'O Révolutions. Au sujet des thèmes abordés, des symboles utilisés, des tonalités jouées (et laissons de côté la forme pour la forme, ou alors allons creuser en quoi elle participe authentiquement et pleinement à l'histoire). Je n'aimerais pas gâcher un plaisir de lecture qui peut être véritable en approfondissant trop ces questions ou en délivrant trop de clefs. Il est nécessaire de faire sa propre lecture, même avec tous les éléments que j'expose ici. La richesse du style, un poésie très libre certainement déconcertante au départ, vibre ensuite dans l'écho mutuel des monologues de Sam et Hailey. Et l'on pourra être ému à la fin tragique du poème, acceptant de voir la mort des personnages, nécessaire à l'accomplissement de leur amour et de leur liberté tant désirée.

Mark Z. Danielewski est aussi l'auteur de La Maison des Feuilles, mais ceci est une toute autre histoire.

N.B. : voir aussi le paradoxe de la réversibilité absolue - deux lectures au miel.

O Révolutions - Mark Z. Danielewski

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Mercredi 22 août 2007
Je me souviens, il y a quelques années, avoir cherché pendant un certain temps dans ses Oeuvres Complètes de La Pléiade, en vain, un livre de Jorge Luis Borges qui devait traiter de créatures imaginaires, portraits issus de nombreuses mythologies et du corpus littéraire. Il n'y a en réalité dans ces Oeuvres Complètes aucun texte de l'auteur en collaboration. Il m'a donc fallu acquérir, puisqu'écrit avec Margarita Guerrero, Le livre des êtres imaginaires, dans la collection L'imaginaire.

Aujourd'hui, je ne trouve pas son Essai d'autobiographie. Internet (appuyé par une note de la notice des Préfaces avec une préface aux préfaces dans l'édition de La Pléiade) me délivre que ce texte a été édité en France à l'origine avec le - précédement intitulé - Livre des préfaces ; il apparaît cependant que l'Essai d'autobiographie ne figure pas à la table des matières des Oeuvres Complètes. Ainsi, un autre livre de Borges devra finalement compléter sur mon étagère les incomplètes Oeuvres Complètes de l'écrivain argentin.

Ces deux anecdotes font évidement penser à Borges et son ami Bioy Casares explorant un volume de l'Anglo-american Cyclopaedia sur les traces d'une citation à propos de miroirs soit-disant tirée de l'introuvable entrée "Uqbar" - pour le coup, on lira ce détail biographique page 452 de La Pléiade, TI. Je comprends, quant à moi, toute l'ironie dont peut faire preuve l'écrivain. Une ironie douce et ludique, non pas malveillante mais éclairante, comme un jeu de piste jalonnée de nombreux pièges élaboré à l'intention du lecteur, transmettant le plaisir de lecture qu'il a pu connaître lui-même, d'un livre à l'autre, d'une note de bas de page à une autre, d'une idée à une autre.

Borges transforme son lecteur en investigateur bibliophage, comme il l'a été lui-même auparavant. Il le fait généralement par le biais d'enquêtes intellectuelles, de labyrinthes mentaux ou d'exégèses et de réécritures illimitées - avec ses trois recueils de nouvelles, les plus connus de ses textes, les plus parfaitement écrits. Il le fait autrement ici, avec une provocation posthume et en toute humilité, car ne cédant à la gloire que le peu d'orgueil dont il put être capable (simplement le bonheur de "se coudoyer avec son ami Montaigne" dans la plus prestigieuse collection de littérature française), dans cette expérience de lectures avortées qu'est la mienne.

Pour quelle raison souhaitais-je mettre la main sur l'Essai d'autobiographie ? Parce qu'avec Evaristo Carriego, ce sont deux textes-canons sur lesquels se base Alan Pauls pour tenter de formuler Le facteur Borges. Son livre, pour qui n'a lu de biographies de l'écrivain ou d'entretiens, pour qui ne connaît que moyennement son oeuvre (comme moi, bien que je m'en sente relativement familier), est construit sur de nombreux éléments biographiques qui font échos aux textes. Des anecdotes précises plus que des pans de chronologie. Le propos d'Alan Pauls n'est pas de faire une biographie mais de lire l'oeuvre et de tenter de saisir l'écrivain. Pauls réussit à tirer quelques traits du caractère de Borges et de son fonctionnement intellectuel, enfouis derrière le cliché de son austérité et de son hermétisme. Il fait une lecture de l'oeuvre borgésienne pertinante (il ne s'arrête bien évidement pas aux deux textes sus-mentionnés), approfondissant les intuitons que peut avoir le lecteur de Fictions ou de l'Histoire de l'éternité. Chaque chapitre développe une idée précise, dont certaines resteront principales dans l'argumentation. Je trouve cependant que toutes convergent vers cette évidence oblique : Borges est un canaille littéraire absolue, il joue avec son lecteur (sa littérature se nourrissant de toutes littératures, il joue avec quelque lecteur que ce soit) comme un tigre joue avec ses petits, sans danger mais jamais sans risque. Je n'exposerai pas une nouvelle fois les arguments de Pauls, le livre est suffisament agréable et court pour les découvrir par soi-même, mais il est évident qu'à partir d'eux une conclusion s'impose : la littérature de Borges est certainement une des littératures les plus ludiques qui soient.

Le facteur Borges - Alan Pauls
par a.w. publié dans : bibliothèque
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