Jeudi 16 août 2007
Curieux. Je n'ai pas le souvenir d'avoir trouvé ce nom dans Errata de George Steiner, que j'ai enfin terminé ces jours-ci après quelques mois de suspens. Mais je n'ai pas une très bonne mémoire (ce qui me permet de m'émerveiller plusieurs fois de suite imbecilement, lors de relectures de livres ou d'informations similaires dans deux livres différents, et, bien sûr, d'oublier les trois quarts d'Errata lus auparavant...)
Je reçois aujourd'hui Réelles Présences, que je feuillette avidement. Et en envoi : Jacqueline Werly, source de musique. La femme (?) de George appartiendrait-elle a une branche éloignée de mon arbre ? Je vois en tout cas ce nom comme un signe. Il a certainement été placé à cet endroit comme un aimant qui devait invariablement m'attirer à lui.

Je réserve pour ces prochains jours une note sur une poignée de romans français lus ou en court, à paraître ces jours-ci, rien de transcendant, une prise de pouls. Quelque chose de plus conséquent sur O révolutions de Danielewski, la lecture est achevée depuis quelques temps, et il y a des choses à (re)dire. Aussi sur Lezama Lima et son Paradiso monumental (je n'ai pas oublié les messages alarmés de fredb en juillet !). Et enfin, une petite note sur Le Facteur Borges d'Alan Pauls. Et puis je dois oublier dans quels autres livres j'ai mis le nez ces semaines passées, mais s'il y a bien une chose à laquelle doit servir ce blog, c'est penser un peu ses lectures... ça me reviendra donc.

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Lundi 13 août 2007
Vu hier soir au ciné.  Beau film,  émouvant, et drôle. Qui prouve qu'avec trois coups de crayon noir on peut raconter une histoire vraiment efficace.


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Dimanche 12 août 2007
Idée de la prose est un élégant bréviaire de philosophie. Dans des formes courtes (apologues, fables, devinettes... jamais plus de quatre pages, ce qui permet de tirer toute l'attention du lecteur), le philosophe Giorgio Agamben donne matière à penser, sur quelques thèmes ou motifs concernant les domaines du langage, de la représentation, de la poésie, ou encore de la condition humaine.
Il fait appel, bien entendu, dans ses trente-trois "idées" plus deux "seuils" à l'histoire de la philosophie, l'antiquité en bonne place, mais aussi à Heidegger ou Nietzsche, et de nombreuses références non-explicites, pour composer de courts traités qu'on reviendra picorer encore et encore.
Par ailleurs, la littérature est aussi présente comme support de ces développements de la pensée, avec l'oeuvre de Kafka comme fil conducteur, ou encore Paul Celan (dont George Steiner parle beaucoup aussi et qu'il me faudra bien un jour ou l'autre lire) ou Herman Melville et son emblématique Bartleby (j'émets la supposition que Bartleby, la formula della creazione de Agamben a dû être source d'inspiration du Bartleby y compañia de Enrique Vila-Matas, peut-être est-ce donné dans le livre de Vila-Matas, je ne m'en souviens plus).

Idée de la prose
est aussi un livre, plus subtilement, sur l'écriture, sur la prose et sur le vers. Construit avec raffinement, les textes se répondent par les thèmes qu'ils abordent alors qu'ils prennent des formes courtes et variées. J'aimerai presque rapprocher Agamben qui traite la matière littérature par le biais de la philosophie, de Borges qui le fait de la matière philosophie par le biais de la littérature : dans un canevas de fragments, le premier se sert de la philosophie pour considérer des aspects de la littérature et, le second, dans un système indéfini de nouvelles, inverse le mouvement. A quelques moments, le style d'Agamben me semble, à ce propos, assez proche de celui de l'argentin.

Agamben se permet aussi de jouer avec son lecteur, qu'il aura déjà bien comblé de son érudition. Dans ce sens, j'ai apprécié par exemple le dernier texte, second "seuil" du livre, une légende intitulée "Kafka défendu contre ses interprètes". Agamben attaque l'interprète de Kafka qu'il a été tout au long de son essai, Kafka l'inexplicable, objet d'une glose infinie indissociable de l'oeuvre, faisant preuve ainsi d'une certaine humilité, car l'inexplicable est aussi l'objet de la philosophie dont ses petites études ont été des tentatives d'élucidations, ou dit autrement, d'explications, qui perdent leurs sens lorsqu'on lui tourne le dos, mais qui regagnent toute leur force dès lors qu'on y revient.

"Et ce sont justement ces explications qui constituent la meilleure garantie de son inexplicabilité.
"

En conclusion, je voulais noter la broutille suivante : "L'idée de l'enfance" (page 81) fera penser irrémédiablement à "Axolotl" de Cortazar, dans Fin d'un jeu, puisqu'il y est aussi question de cette salamandre mexicaine néoténique. Un petit (dé)tour de la question chez François Bon ne fera de mal à personne.



Idée de laprose - Giorgio Agamben

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Jeudi 9 août 2007
Je poursuis mes lectures d'Antonin Artaud, par Van Gogh le suicidé de la société.

"Comme sous le terrible coup de butoir de cette force d'inertie dont tout le monde parle à mots couverts, et qui n'est jamais devenue si obscure que depuis que toute la terre et la vie présente se sont mêlées de l'élucider.
Or, c'est de son coup de massue, vraiment de son coup de massue que Van Gogh ne cesse de frapper toutes les formes de la nature et les objets.
Cardés par le clou de Van Gogh,
les paysages montrent leur chair hostile,
la hargne de leurs replis éventrés,
que l'on ne sait quelle forme étrange est, d'autre part, en train de métamorphoser."


Ainsi la peinture de Vincent Van Gogh.

Dans l'oeil d'Antonin Artaud, la peinture de Van Gogh devient une matière que je n'aurais jamais su reconnaître. Van Gogh me laisse relativement froid, à vrai dire. Cependant, Artaud donne une lecture secrète de sa peinture, créant une curiosité enflammée : il la transforme en une réalité organique convulsive, écorchée, brutale. Il dévoile dans sa langue de feu le sens brut que dévoile Van Gogh de la réalité dans sa peinture convulsive. "La peinture linéaire pure [le] rendait fou depuis longtemps." Il trouve en Van Gogh "le plus vraiment peintre de tous les peintres."

"Il a fait, sous la représentation, sourdre un air, et en elle enfermer un nerf, qui ne sont pas dans la nature, qui sont d'une nature et d'un air plus vrais, que l'air et le nerf de la nature vraie."

L'autre force du texte, c'est Artaud dans sa violence caractéristique attaquant la folie. Attaquant la folie de Van Gogh, attaquant la sienne propre. C'est à dire, poignardant la psychiatrie et les docteurs électrochocs. Ce sont peut-être ces passages qui me touchent le plus, car ils concernent profondément Artaud avec sa vie de souffrances derrière lui (il mourra quelques mois après la rédaction de ce texte).
Défense "de Baudelaire, d'Edgar Poe, de Gérard de Nerval, de Nietzsche, de Kierkegaard, de Hölderlin, de Coleridge", ces visionnaires délirants, car à propos d'eux il fut de même question d'"envoûtements unanimes". Défense absolue de Van Gogh, donc.

Avec quel sérieux Artaud parle. Rien de plus sérieux que son rapport au mot, à la langue. Rien de plus authentique que son expérience de l'asile, du docteur, de la folie. De la souffrance.

Je repense à l'Apostrophe de Bernard Pivot qui a réuni Bukowski et Ferdière. Le Docteur Ferdière, qui a soigné Artaud et dont on aura peu de sympathie après la lecture des Nouveaux écrits de Rodez, comme le rappelle Cavanna pendant l'émission. Charles Bukowski sort titubant du plateau, se rattrapant de justesse au crâne de Ferdière. Dans un instant très court, l'écrivain alcoolique caresse le crâne du psychiatre électrique. Une scène, dans un revirement ironique de l'histoire, rien de plus absurde.


Van Gogh le suicidé de la société - Antonin Artaud

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Mardi 7 août 2007
Je viens d'apprendre aux infos, sur France Culture, que le virus de la fièvre aphteuse s'est échappé d'un laboratoire britannique. Mon amie me demande quel mot j'utiliserais à la place de celui-ci. Je ne sais pas, mais il est certain que celui-ci fait du virus un prisonnier d'une importance capitale qui a su s'enfuir d'un laboratoire alcatraz. A qui la faute ? Certainement une négligence des matons en blouses blanches. J'imagine que les conditions de détention du virus devaient être précaires et qu'il a du faire preuve, ces derniers temps, d'une grande envie de prendre la poudre d'escampette.

amphitryon.jpg

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Dimanche 5 août 2007
Melchior Vischer (1895 - 1975), voilà encore un auteur dont l'internet ne nous apprendra pas grand chose, à moins d'être germanophone, ce qui malheureusement n'est pas mon cas. Peut-être, certes, parce que c'est un auteur, dirons-nous, mineur. Peut-être aussi parce que ses romans semblent apparaitre plus comme des curiosités littéraires que des oeuvres capitales. Ce qui n'est peut-être pas tout à fait le cas.

Vischer se situe parfaitement en marge. On pourrait y venir, en étant très attentif et curieux, par Dada ou par Kafka (mention dans son journal), mais c'est très naturellement que j'en suis venu à lire Transcerveau express et Le lièvre : en faisant confiance à un éditeur, l'élégant La fosse aux ours, dont les postfaces à ces livres sont salutaires et d'où je compile les informations citées par la suite.

Transcerveau express (première parution en 1920 chez Steegemann à Hanovre, impertinent éditeur de Anna Blume de Kurt Schwitters, lequel avait réalisé la couverture du livre de Vischer, et En avant dada de Richard Huelsenbeck), devait appartenir à l'anthologie Dadaglobe imaginée par Tristan Tzara mais qui n'a jamais vu le jour. Il aura fallu attendre 1999 et l'édition de La fosse aux ours pour lire le premier roman dadaiste, sous-titré "roman à vitesse rotatoire peu rassurante".
Jörg Schuh, le protagoniste de Transcerveau express, se pète littéralement la gueule d'un échaffaudage, à l'ouverture du livre, apercevant la "grosse poitrine de Hanne, la bonne, dans le gratte-ciel d'en face au n°69." S'ouvre une parenthèse qui fait la longueur du roman, et qui va durer la poignée de secondes de la chute du stucateur Jörg Schuh. Je vous laisse imaginer la verve dada et l'enfilade de situations que va développer Vischer le long du livre : on découvrira les voyages délirants du protagoniste, - jusque sur la lune où Pythagore lui annonce que son théorème est faux -,  animés par un désir sexuel débridé et l'envie évidente de tout foutre en l'air. Avec ce livre, Melchior Vischer est au premier plan de l'avant-garde littéraire à Prague, où il vit à cette époque. Transcerveau express est un classique de l'avant-garde qui aura attendu 79 ans pour nous parvenir en français.

Le Lièvre (première parution en 1922 et 2000 à La fosse aux ours) change radicalement de registre. On a à faire "l'ultime expression du roman philosophique" selon le philosophe allemand Hans Blumenberg. Un homme, toute sa vie durant, traquera un autre qui l'a un jour regardé dans les yeux. Cette impudence dûe au hasard, cette arrogance sans agressivité hantera indéfiniment le narrateur, jusqu'à sa mort, ou plutôt, ce regard partagé sera la cause de sa mort. Une sorte de meurtre d'âme qui change un homme riche au départ, un maître, en balayeur des rues, loque humaine et tremblante comme un lièvre, en quête perpétuelle de lui-même. Une fois l'homme au regard retrouvé et assassiné, le narrateur plonge ses yeux dans ceux d'un lièvre, témoin de la scène funeste. Ce dernier décampe, et la quête recommence, inlassablement. Il faut retrouver le lièvre et le tuer pour être libre de tout remords. Et le lièvre est lui-même, car son nom oublié était "monsieur, Liè..."
Le roman avait été envoyé à Franz Kafka avec qui Vischer a eu une correspondance (correspondances et amitiés aussi avec Ernst Weiss, Alfred Döblin, Robert Musil). La lettre de ses impressions est publiée dans Le Lièvre. Kafka montre beaucoup d'intérêt pour le livre de Vischer, mais explique aussi les difficultés qu'il a eu à lire son livre. J'avoue que, bien qu'il y ait de beaux moments et que l'intrigue et sa portée philosophique soient fines, j'ai aussi eu quelque mal à avancer. Il s'agissait de persévérer, le livre laisse une bonne impression et quelques réflexions au sortir de la lecture.

Transcerveau express - Melchior VischerLe lièvre - Melchior Vischer


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Mardi 31 juillet 2007
Les lectures croisées ont cela d'intriguant qu'elles se répondent certaines fois de manière surprenante. En pleine lecture d'O Révolutions de Danielewski, je ne peux m'empêcher de penser au fraîchement achevé Fourmis d'Orpaz.

Un élément essentiel intervient dans la relation entre Rachel et Yaacov (Fourmis) : c'est le miel. Le seul aliment (et boisson) que les deux personnages consomment allègrement. Le miel est leur douce défense contre l'invasion incessante des légions de fourmis dans leur appartement. Le miel transporte aussi Rachel dans un état second, paradoxalement excitant et apaisant. Yaacov ne peut s'en passer et va en acheter de grandes quantités, contre les fourmis, et pour le plaisir secret de Rachel.

Sam et Hailey (O Révolutions), dans leur quête éperdue et brûlante de liberté, possèdent douze pots de miel et consomment, eux aussi avec envie et régularité, la substance dorée et sucrée, comme un carburant à leur tribulation, qu'ils possèdent comme un trésor.

C'est l'énergie des couples, c'est l'or liquide qui les enrichit. C'est le médium qui leur permet d'affronter le temps, de le suspendre (ce qui arrive à Rachel et Yaacov à la fin du roman et tout le long d'O Révolutions, Sam et Hailey étant le temps). C'est le combustible mystique de chaque couple, qui permet leur union et renforce leur amour.

Le Dictionnaire des Symboles de Chevalier et Gheerbrant propose quelques clefs d'interprétations pour le miel que l'on peut appliquer aisément à chacun des deux romans. Je synthétiserai quelque peu pour ne pas ennuyer, et renvoie volontiers à l'ouvrage.

Le miel est symbole de richesse et de complétude, mais porte aussi une connotation érotique, dès les textes fondateurs d'Orient et d'Occident. Le miel d'immortel amour dans le Cantique des Cantiques ou le miel principe fécondateur (source de vie et d'immmortalité) dans le Véda. Symbole de la connaissance, de la sagesse, le miel est aussi associé dans la tradition chinoise à l'élément terre et à la notion de centre. Dans l'antiquité grecque, le miel représente la connaissance mystique, la révélation à l'initié. Il est aussi un symbole de protection et d'apaisement. Bien entendu, au regard de ses bienfaits curatifs, le miel rend la vue, la santé et va jusqu'à réssuciter les morts. Un symbole complet donc de l'initiation aux mystères. La tradition analytique moderne considère le miel comme le symbole du Moi supérieur, ou Soi, en tant que dernière conséquence du travail intérieur sur soi-même.

Rachel, au début de Fourmis, ne veut pas se donner à Yaacov. La situation de leur couple est catastrophique. Le miel va créer la tension érotique nécessaire à l'union des corps, et protéger leur couple métaphoriquement contre les brèches qui commençaient à s'y creuser (les lézardes dans les murs provoqués par les fourmis). Le miel, dans le combat contre les fourmis, va aussi replacer le couple au centre de leur appartement, lequel rétrécit du fait de la construction des murs intérieurs par Yaacov le maçon. Je disais dans mon premier texte sur ce livre qu'il développait le mouvement du couple Yaacov-Rachel d'un point de séparation vers un point d'union. Je rajoute aujourd'hui que Fourmis est le récit initiatique du couple, la quête du bonheur parvenue, dans un cheminement d'initiation aux mystères de l'amour et de la sexualité. Dans les dernières phrases du livres, les deux protagonistes atteignent la transcendance qui efface le temps et oublie les contingences matérielles. Je répète les derniers mots du roman, ce vers quoi le miel a contribué à les porter : "Nous étions enfin heureux."

Quant à Sam et Hailey, bien que je n'ai pas encore achevé la lecture de leur aventure, il est clair que leur sort est étroitement lié au miel. Il s'agit de deux adolescents de seize ans qui, dans une complémentarité exemplaire (et formelle), vont découvrir l'amour (et la sexualité). Contrairement au couple de Fourmis, Sam et Hailey se déplacent, beaucoup, en voiture(s). On pourrait considérer le miel comme leur carburant propre, celui qui leur permet de tenir en ligne de mire leur horizon de liberté et d'insouciance communes. Dans l'idée du symbole initiatique, et par cette forme de circularité totale que donne à lire O révolutions, il pourrait même être question d'immortalité et de réincarnation. L'histoire de Sam et Hailey est une nouvelle formulation de Tristan et Yseult, du mythe amoureux. On imagine bien à quel point leur cavalcade est initiatique et magique. Néanmoins, le miel est consommé, indéniablement, dans un compte à rebours où les proportions sont jaugées, jusqu'à la fin (par exemple page 152 : 7 1/2 et page 209 : 4 1/2, etc. Je ne détaillerai pas plus ici, mais ces signaux mathématiques doivent en plus certainement correspondre à des jalons géométriques de la forme du livre...).
Le dernier chapitre s'ouvre ainsi et laisse imaginer la conclusion du récit, qui, on le devine, recommencera éternellement :

Sam :
Défait d'une fois. C'est le MIEL.
Depuis le début. Qui me vaut succès.
Sans lui je recule. Commence à geler.

Hailey :
D'une révérence. C'est le MIEL.
Depuis le début. Qui me prospère.
Sans lui je régresse. Et agonise.


*

Je parcours mes notes et me demande si j'ai un jour seulement imaginé que je lirai des romans d'amour mielleux...

*


le-miel-est-plus-doux-que-le-sang.jpgle miel est plus doux que le sang - Salvador Dali (1941)

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Dimanche 29 juillet 2007
Le Journal des faux-monnayeurs d'André Gide offre à voir comment le romancier dialogue avec ses personnages, tenant le journal d'écriture de son roman. Il dévoile comment son roman prend le pas sur la réflexion sur le roman-même. Je ne sais ce qui m'a pris de lire celui-ci avant Les faux-monnayeurs. Peut-être parce que c'est un texte court, certainement parce qu'il présente les mécanismes intellectuels d'écriture d'un romancier, et que cette démarche apprend beaucoup sur l'écriture en général.

Gide donne quelques clefs qui me semblent être nécessaires à l'écriture d'un livre, qui concernent le rôle de l'auteur face à son oeuvre et ses lecteurs. Des témoignages d'ambition et d'exigence, sans parler de la lucidité nécessaire, de l'auto-critique, en face de ces deux premières conditions indispensables :

"Il me faut, pour écrire bien ce livre, me persuader que c'est le seul roman et dernier livre que j'écrirai. J'y veux tout verser sans réserve."

"La difficulté vient de ceci que, pour chaque chapitre, je dois repartir à neuf. Ne jamais profiter de l'élan acquis - telle est la règle de mon jeu."

"Tant pis pour le lecteur paresseux : j'en veux d'autres. Inquiéter, tel est mon rôle. Le public préfère toujours qu'on le rassure. Il en est dont c'est le métier. Il n'en est que trop."


"Le problème, pour moi, n'est pas : Comment réussir ? - mais bien : comment DURER ?
Depuis longtemps, je ne prétends gagner mon procès qu'en appel. Je n'écris que pour être
relu."

Voilà qui met l'eau à la bouche pour Les faux-monnayeurs. Ce dernier rejoindra donc très prochainement ma bibliothèque. En attendant, une dernière citation tirée du Journal, certainement la seule citation littéraire concernant une boisson très prisée de par chez moi - qui pourra sembler incongrue hors contexte, mais je vous assure, c'est page 79 dans l'édition de L'imaginaire :

"Je ne savais pas qu'Amer Picon avait une usine à Batignolles."

Journal des faux-monnayeurs - André Gide

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Vendredi 27 juillet 2007
Itzhak Orpaz est né en 1923 en URSS. Il émigre en 1938, et restera en Israël où il poursuit une oeuvre originale, sans compromis. Auteur d'une quinzaine de romans et de recueils de nouvelles, Orpaz a reçu de nombreux prix nationaux, dont le prix Bialik (1986) - le plus important des prix israéliens - pour l'ensemble de son oeuvre.

C'est ainsi que son éditeur français (Liana Levi) présente Itzhak Orpaz sur la quatrième de couverture de Fourmis. Je ne trouve pas de biographie plus fournie sur le net, et n'en saurai donc pas plus pour l'instant.

Fourmis est publié pour la première fois en 1968 (et en 1988 en français par Liana Levi, réédité dans la collection piccolo en décembre dernier). C'est un texte court (120 pages) et surprenant. Je n'ai jamais croisé le nom d'Orpaz nulle part, et je ne sais comment exactement j'en suis venu à lui porter attention. Son nom a dû agir comme une invocation ou un mot de passe, confirmé par Elodie Pajot, indispensable lien des éditions Liana Levi vers les libraires, lors d'une visite éclair au Libr'air au printemps.

Yaacov le maçon - le narrateur -, et sa femme Rachel, blanche et pure, vivent dans "un studio composé d'une entrée et d'une pièce, sur un toit". Yaacov nous avertit d'emblée qu'ils ont décidé de divorcer. Le rabbin chez qui ils prennent conseil leur propose d'abord de déménager : "Qui change de lieu, change de destin." Yaacov annonce alors à sa femme qu'il va construire une nouvelle maison.
Yaacov nous découvre ensuite leur quotidien, très rapidement perturbé par l'apparition d'une fourmi, qui saura provoquer la jouissance de Rachel, alors que lui ne peut pas même la toucher.

Une fourmi en appelle d'autres, et, sur le pied de guerre, une colonie entière commence à envahir leur exigu espace de vie et à le ronger de l'intérieur. Rachel et Yaacov tenteront, toujours en vain, de se débarasser des intruses à l'aide d'eau bouillante, d'insecticide et de miel. Ils refuseront avec le temps de recevoir l'amie de Rachel, Bilha, veuve noire bienfaitrice, avec qui elle rit énigmatiquement. Le maçon construira des murs à l'intérieur de la pièce après avoir rebouché fissures et lézardes. Il en viendra à analyser de près les assaillantes, par leurs bruits, leurs traces, leurs corps, et se demandera si sa femme ne complote pas avec elles. Ils en viendront, dans leur solitude partagée parmi la multitude, à retrouver mutuellement leurs corps dans une attente et une étreinte indéfinie.

Je pense à Kafka et à la Métamorphose en lisant ce texte. Il s'agit aussi ici d'un huis-clos singulier où l'intervention rapide de l'évènement fantastique fait de celui-ci une normalité avec laquelle il sera nécessaire de s'accomoder (sans parler de l'aspect entomologique du récit...). On pourrait voir dans cette invasion de fourmi et dans les nombreuses autres images qu'utilise Orpaz un simple récit allégorique ou symbolique. Ce texte s'apparente plutôt à un récit surréaliste, où les évènements décrits correspondent effectivement à des émotions ou pulsions des personnages. Eros et Thanatos se mêlent avec toujours plus d'exagération au fur et à mesure du texte, d'une séparation effective au départ (le divorce) à la réunion quasi-mystique à la fin (l'étreinte et le recouvrement du bonheur) ; le temps qui s'efface lentement sous la couche de poussière de plâtre recouvrant tout s'arrête réellement, les personnages ne dorment plus ni ne mangent, la faim s'est estompée pour ne laisser la place qu'à l'attente de l'effondrement de l'appartement ; les corps, au départ habillés ou voilés, se dénudent au fur et à mesure que le maçon construit de nouveaux murs à l'intérieur de la maison ; l'aboutissement de ce délire paranoïaque les pousse au jeu mystique, Yaacov sculpte un totem-fourmi qui gouverne leurs ébats charnels... Dans un tableau métaphysique final, les deux protagonistes à nouveau liés sont "enfin heureux". Nous sommes dans une véritable logique du rêve. L'inquiétante étrangeté cotoie l'éprouvante banalité : leur frottement, cette fêlure dans le quotidien, lorsqu'elle dure et s'amplifie, donne naissance à un moment extatique de tension libidinale et d'émerveillement apocalyptique.

"Nous nous sommes couverts l'un de l'autre. La peau de Rachel est pure comme la neige, pure, lisse et transparente comme une robe de mariée. Au-dessus de nous, un dais de cendre scintillant. Les yeux de Rachel sont embrasés. Et dans ses yeux, elle et moi, sommes à genoux, enlacés, nos têtes hautes, notre peau hérissée, nos os percent sous la peau, flottent, comme en prière, nos yeux brûlent, nous attendons la voix.
Nous étions enfin heureux."


Le système narratif est construit autour d'un jeu d'oppositions : le blanc de Rachel et le noir de Bilha et des fourmis, le monologue explicite de Yaacov et les réponses sibyllines de Rachel, la poussière de plâtre et le miel, les corps nus du couple et les cuirasses de la légion de fourmis, les images et manifestations de la mort et celles de l'union des corps, l'activité incessante des fourmis et une certaine langueur des personnages, la vastitude du terrain pour les fourmis et l'étroitesse pour Rachel et Yaacov, etc.
Mais ces nombreuses oppositions ne sont pas simplement mises dos à dos, elles s'interpénètrent comme Ying et Yang, et participe au mouvement esquissé plus haut, en mélange, entre la première et la dernière phrase :
"Nous avons décidé de divorcer." et "Nous étions enfin heureux."

Les images et les mises en scène d'Itzhak Orpaz nécessiteraient des suppléments d'interprétation et d'analyse, pour comprendre la densité symbolique et évocatrice de son récit où se croisent différents thèmes (les relations conjugales, le désir, la quotidienneté, la guerre en métaphore filée, la paranoïa, le mystère, la mort...). Fourmis est un texte étonnant, surréaliste, donnant à lire un univers très personnel fait de rêves et de fantasmes et supportant en même temps des situations excessivement quotidiennes. Bien que je donne différents aspects de l'histoire ici-même, je suis loin de témoigner de sa richesse.

Quatre autres romans sont à ce jour disponibles en français, j'ai l'intuition qu'il ne serait pas négligeable d'y jeter un oeil.

Fourmis - Itzhak Orpaz

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Mercredi 25 juillet 2007
"Hé ? Y'a moyen de tirer une latte ?..." Voilà ce que dit Zappa lorsqu'il apparaît en page 15 de Sheytan de Viravong (Ed. KSTR (nouveau label Casterman)). Commencer comme cela n'augure rien de bon. Trois jeunes loosers, après un bon gros joint, voient apparaître le fantôme de Frank Zappa qui leur explique que le rock doit renaître de ses cendres, et qu'ils en ont les moyens : ils doivent former un groupe, ce qui leur permettra de trouver un sens à leur vie et démontrer à la face du monde que le rock n'est pas mort. Je ne rentre pas dans les détails, c'est vraiment très... léger, pour ne pas être trop méchant. Collection de clichés, humour lourdingue. Trait super à la mode. Pas un seul décor, des personnages qui ne font que gigoter. Facilités graphiques empruntées aux mangas et aux comics, pour exemple un seul personnage a des yeux, les autres ont des paupières ou des lunettes... La galerie de rock stars croisées dans l'album ne sauve pas du tout les bonnes intentions de l'auteur : pour un hommage au rock et au maître, c'est une tentative échouée.

En une plus discrète et subtile allusion, on découvrira des affiches de FZ dans Jazz Club d'Alexandre Clérisse paru chez Dargaud. C'est le récit sympatique d'un saxophoniste virtuose qui a perdu l'inspiration dans une histoire de coeur brisé ; victime d'enlèvements successifs par des sectes musicophiles, il trouvera finalement, vieux, un semblant de bonheur avec son ancienne, même s'il continue de jouer comme un pied. L'histoire ne casse pas des briques, mais tient néanmoins la route, avec une pointe de tendresse et un humour plutôt fin. L'ambiance y est résolument jazz propret désservie par un dessin (malheureusement) trop typé bien que maîtrisé : l'album est entièrement réalisé à la manière de Voutch. Mais il est bon et agréable à lire. Pas évident de parler de musique en bande dessinée, Clérisse réussit son coup. A suivre.

does humor belong in music - frank zappa rire c est pas serieux - raoul petite


Deux clins d'oeil à Zappa cette année dans ces deux premiers albums de jeunes auteurs - ce dont il faut certainement se réjouir, the present day composer refuses to die -, je ne peux cependant m'empêcher de repenser à la grande époque de Fluide et aux magistraux hommages de Solé...

Fluide-Glacial-3-1975-StinkFoot.jpg

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