Itzhak Orpaz est né en 1923 en URSS. Il émigre en 1938, et restera en Israël où il poursuit une oeuvre originale, sans compromis. Auteur d'une quinzaine de romans et de recueils de
nouvelles,
Orpaz a reçu de nombreux prix nationaux, dont le prix Bialik (1986) - le plus important des prix israéliens - pour l'ensemble de son oeuvre.
C'est ainsi que son éditeur français (Liana Levi) présente
Itzhak Orpaz sur la quatrième de couverture de
Fourmis. Je ne trouve pas de biographie plus fournie sur le net,
et n'en saurai donc pas plus pour l'instant.
Fourmis est publié pour la première fois en 1968 (et en 1988 en français par Liana Levi, réédité dans la collection
piccolo en décembre dernier). C'est un texte court (120 pages)
et surprenant. Je n'ai jamais croisé le nom d'
Orpaz nulle part, et je ne sais comment exactement j'en suis venu à lui porter attention. Son nom a dû agir comme une invocation ou un
mot de passe, confirmé par Elodie Pajot, indispensable lien des éditions Liana Levi vers les libraires, lors d'une visite éclair au Libr'air au printemps.
Yaacov le maçon - le narrateur -, et sa femme Rachel, blanche et pure, vivent dans "un studio composé d'une entrée et d'une pièce, sur un toit". Yaacov nous avertit d'emblée qu'ils ont décidé de
divorcer. Le rabbin chez qui ils prennent conseil leur propose d'abord de déménager :
"Qui change de lieu, change de destin." Yaacov annonce alors à sa femme qu'il va construire une
nouvelle maison.
Yaacov nous découvre ensuite leur quotidien, très rapidement perturbé par l'apparition d'une fourmi, qui saura provoquer la jouissance de Rachel, alors que lui ne peut pas même la toucher.
Une fourmi en appelle d'autres, et, sur le pied de guerre, une colonie entière commence à envahir leur exigu espace de vie et à le ronger de l'intérieur. Rachel et Yaacov tenteront, toujours en
vain, de se débarasser des intruses à l'aide d'eau bouillante, d'insecticide et de miel. Ils refuseront avec le temps de recevoir l'amie de Rachel, Bilha, veuve noire bienfaitrice, avec qui elle
rit énigmatiquement. Le maçon construira des murs à l'intérieur de la pièce après avoir rebouché fissures et lézardes. Il en viendra à analyser de près les assaillantes, par leurs bruits, leurs
traces, leurs corps, et se demandera si sa femme ne complote pas avec elles. Ils en viendront, dans leur solitude partagée parmi la multitude, à retrouver mutuellement leurs corps dans une attente
et une étreinte indéfinie.
Je pense à
Kafka et à la
Métamorphose en lisant ce texte. Il s'agit aussi ici d'un huis-clos singulier où l'intervention rapide de l'évènement fantastique fait de celui-ci
une normalité avec laquelle il sera nécessaire de s'accomoder (sans parler de l'aspect entomologique du récit...). On pourrait voir dans cette invasion de fourmi et dans les nombreuses autres
images qu'utilise
Orpaz un simple récit allégorique ou symbolique. Ce texte s'apparente plutôt à un récit surréaliste, où les évènements décrits correspondent effectivement à des
émotions ou pulsions des personnages. Eros et Thanatos se mêlent avec toujours plus d'exagération au fur et à mesure du texte, d'une séparation effective au départ (le divorce) à la réunion
quasi-mystique à la fin (l'étreinte et le recouvrement du bonheur) ; le temps qui s'efface lentement sous la couche de poussière de plâtre recouvrant tout s'arrête réellement, les personnages ne
dorment plus ni ne mangent, la faim s'est estompée pour ne laisser la place qu'à l'attente de l'effondrement de l'appartement ; les corps, au départ habillés ou voilés, se dénudent au fur et à
mesure que le maçon construit de nouveaux murs à l'intérieur de la maison ; l'aboutissement de ce délire paranoïaque les pousse au jeu mystique, Yaacov sculpte un totem-fourmi qui gouverne leurs
ébats charnels... Dans un tableau métaphysique final, les deux protagonistes à nouveau liés sont "enfin heureux". Nous sommes dans une véritable logique du rêve. L'inquiétante étrangeté cotoie
l'éprouvante banalité : leur frottement, cette fêlure dans le quotidien, lorsqu'elle dure et s'amplifie, donne naissance à un moment extatique de tension libidinale et d'émerveillement
apocalyptique.
"Nous nous sommes couverts l'un de l'autre. La peau de Rachel est pure comme la neige, pure, lisse et transparente comme une robe de mariée. Au-dessus de nous, un dais de cendre scintillant.
Les yeux de Rachel sont embrasés. Et dans ses yeux, elle et moi, sommes à genoux, enlacés, nos têtes hautes, notre peau hérissée, nos os percent sous la peau, flottent, comme en prière, nos yeux
brûlent, nous attendons la voix.
Nous étions enfin heureux."
Le système narratif est construit autour d'un jeu d'oppositions : le blanc de Rachel et le noir de Bilha et des fourmis, le monologue explicite de Yaacov et les réponses sibyllines de Rachel, la
poussière de plâtre et le miel, les corps nus du couple et les cuirasses de la légion de fourmis, les images et manifestations de la mort et celles de l'union des corps, l'activité incessante des
fourmis et une certaine langueur des personnages, la vastitude du terrain pour les fourmis et l'étroitesse pour Rachel et Yaacov, etc.
Mais ces nombreuses oppositions ne sont pas simplement mises dos à dos, elles s'interpénètrent comme Ying et Yang, et participe au mouvement esquissé plus haut, en mélange, entre la première et la
dernière phrase :
"Nous avons décidé de divorcer." et "Nous étions enfin heureux."
Les images et les mises en scène d'
Itzhak Orpaz nécessiteraient des suppléments d'interprétation et d'analyse, pour comprendre la densité symbolique et évocatrice de son récit où
se croisent différents thèmes (les relations conjugales, le désir, la quotidienneté, la guerre en métaphore filée, la paranoïa, le mystère, la mort...).
Fourmis est un texte étonnant,
surréaliste, donnant à lire un univers très personnel fait de rêves et de fantasmes et supportant en même temps des situations excessivement quotidiennes. Bien que je donne différents aspects de
l'histoire ici-même, je suis loin de témoigner de sa richesse.
Quatre autres romans sont à ce jour disponibles en français, j'ai l'intuition qu'il ne serait pas négligeable d'y jeter un oeil.
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