"(...) on a fort peu d'idées précises sur l'androgyne. L'androgyne primitif, qui se transforme en culte sphérique de la totalité et de la perfection, qui se transmet à l'apeiron des Grecs et à la sphère universelle des chrétiens."

. . .


Le séjour à Madrid s'achève, plein de souvenirs en tête et dans l'estomac, et plein de livres en valise.
Si l'on a beaucoup marché sous le soleil pesant, si l'on s'est souvent arrêté para cañas y tapas, l'on a aussi parcouru de nombreux mètres linéaires de livres des yeux et du doigt et visité de
très belles librairies.
Dans la première rencontrée, pratiquement au bout de la rue, je trouve d'occasion : Crack. Instrucciones de uso, paru chez Debolsillo en janvier 2006. Le livre paraît dix ans après la
rédaction du Manifiesto del Crack (1996) qui tente de redéfinir une idée de la littérature (de ce qu'elle n'est pas, aussi). On y découvre une belle histoire d'amitié littéraire entre
les membres fondateurs du groupe, des auteurs qui, s'ils ont des oeuvres très différentes les unes des autres, sont animés par une ambition sincère et une forte culture : Ricardo Chávez
Castañeda, Alejandro Estivill, Vicente Herrasti, Ignacio Padilla, Pedro Ángel Palou, Eloy Urroz et
Jorge Volpi. Leur propos n'est pas de créer une école, un mouvement, mais, par exemple, de chasser l'imposture du "faux ruralisme et du réalisme magique à la Garcia
Márquez qui faisait [et fait certainement toujours !] des ravages dans la littérature d'alors".
"Littérature latino-américaine : Mythe créé pour enfermer les lecteurs et les écrivains de cette région à l'écart du monde. Le Crack admire, prolonge et critique la tradition littéraire
écrite en langue espagnole, mais s'oppose radicalement au diktat extérieur. Pour être réellement latino-américain, il est nécessaire de ne pas écrire de littérature
latino-américaine."
"Écrire une littérature de qualité, des oeuvres totalisantes, profondes et linguistiquement rénovatrices, des livres qui parient sur tous les risques sans concessions."
Le livre contient un court roman collectif à l'origine de leur histoire, Variaciones sobre un tema de Faulkner, datant de 1989, le fameux Manifiesto et de nombreux autres textes
et articles par les auteurs eux-mêmes, sur la littérature en général et leurs travaux en particulier.
En résumé, voici une lecture intéressante qui va ouvrir à d'autres, et qui me rappelle la situation décrite dans quelques articles de l'écrivain chilien Roberto Bolaño lus il y a
peu dans Entre Parentesis (Ed. Anagrama, non traduit en français), ou dans la conférence "Les mythes de Cthulhu" (in Le Gaucho insupportable, Ed. Bourgois) où il s'en prend avec
férocité et intelligence au star system de la littérature hispanophone et au phénomène de récupération. J'essaierai de revenir sur ces auteurs un peu plus en profondeur, au fil des
lectures.
Il n'y a donc pas qu'en France où les lecteurs (donc les écrivains) se posent, face à un panorama littéraire qui peut apparaître catastrophique et sans issue, cette question essentielle :
qu'avons-nous à lire ?
Dans La littérature sans estomac (lu à sa sortie en poche en 2003), Pierre Jourde entreprend de réhabiliter une forme de critique littéraire qui semblait avoir disparu
du paysage de notre époque, et qui manque cruellement, évidemment : celle qui enfonce le couteau dans le flanc du consensuel, du chic, du vendeur, en somme de l'imposteur (on y revient !), et
qui, d'un coup de balais, envoie la charogne sanglante hors du ring. Pour ceci, son livre continue d'avoir raison aujourd'hui, les impostures nouvelles apparaissant et les anciennes se
renforçant. Jourde a plus de difficultés, au contraire, à défendre la poignée de choisis, peu nombreux au regard des précédants, mais le travail d'abattage effectué sur les
imposteurs sauve tout à fait ses critiques positives plus laborieuses.
Bref, le personnage m'est resté fort sympathique, et son ouvrage, de surcroît, très drôle.
La lecture de La littérature sans estomac n'est cependant pas sans effets. Tant mieux, l'auteur atteint son objectif. S'il peut aider à ouvrir l'oeil d'un curieux afin qu'il arrête de
dépenser son argent et son temps vainement, il crée aussi une réelle sensation de malaise : et si la littérature française était moribonde. On se demande après la lecture du pamphlet, ce qui
serait capable de contrebalancer ce mouvement général de mollesse, de mensonges, de copinage et d'absence d'ambition (littéraire s'entend) ? Pas grand chose. Pas un monstre d'écrivain à
l'horizon, pas un livre mastodonte prêt à écrabouiller les larves parasites. Il doit s'agir d'invisibilité. Ou alors il doit s'agir de lire encore plus, toujours plus, et à vrai dire de toujours
mieux choisir ses lectures.
Au début de cette année, Devenirs du roman (Ed. Naïve) ou Pour une littérature monde (Ed. Gallimard), par exemple, donnent la parole aux écrivains dans l'espace de la langue
française. Ainsi deux tentatives de réflexion sur la question du roman et de l'écriture. Si je me laisse emporter quelques fois par une espèce de pessimisme au sujet de la littérature française
contemporaine, je reste, pour conclure, confiant tant que les lecteurs (donc les écrivains) resteront vigilants. Tant qu'il y aura du monde au balcon pour faire la grimace.

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