Jeudi 19 juillet 2007
Lors d'un échange philosophique entre Cemi et son ami Fronesis, page 442 de Paradiso de José Lezama Lima, je m'arrête sur ce bout de phrase qui me rappelle le mouvement que j'esquissais hier dans mon articule sur la réversibilité de la littérature - de l'androgyne Dictionnaire Khazar au circulaire O révolutions -, et qui, en une agréable coïncidence, apparaît comme une espèce de signe justificateur...

"(...) on a fort peu d'idées précises sur l'androgyne. L'androgyne primitif, qui se transforme en culte sphérique de la totalité et de la perfection, qui se transmet à l'apeiron des Grecs et à la sphère universelle des chrétiens."

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Mercredi 18 juillet 2007
Milorad Pavic classe, dans son introduction au Dictionnaire Khazar, les arts en deux catégories. Les arts "réversibles" et les arts "non-réversibles". Architecture, sculpture, peinture, par exemple, dont on peut faire le tour en modifiant son angle d'observation, et littérature, musique qui "ressemblent à des rues à sens unique, des voies où tout se meut de son commencement vers sa fin, de sa naissance vers sa mort". Ce qui intéresse Pavic, c'est de déplacer la littérature de la catégorie d'art "non-réversible" à art "réversible". C'est pourquoi ses romans "sont créés dans une écriture "non-linéaire"", sans début ni fin véritable, du moins pas au sens traditionnel du terme.

Le Dictionnaire Khazar en est un exemple parfait. C'est un roman-lexique en 100000 mots composé de trois dictionnaires successifs qui, en réalité, s'imbriquent les uns dans les autres par un système de renvois de notices explicité dans les remarques liminaires, mais où le parcours de notes commence déjà ! En page 19 de l'édition androgyne (Ed. Mémoire du Livre), correspondant à la première page de texte de l'ancienne édition de Belfond, il est déjà possible de chercher l'article correspondant à l'explication de l'expression "polémique khazar"...
En plus de se parcours interne entre dictionnaires, il existe deux exemplaires différents : l'exemplaire masculin possédant un paragraphe supplémentaire à celui du féminin. Le livre est publié pour la première fois de cette manière. La réédition en 2002 chez Mémoire du Livre nous donne à lire la version androgyne : exemplaire féminin comprenant l'excroissance masculine. Voilà pour la forme, en résumé. Concernant le fond, le Dictionnaire Khazar est un roman historique, policier, d'aventures, fantastique et cabalistique. C'est l'histoire du peuple Khazar, de son déclin, de ses personnalités les plus éminentes. C'est une enquête policière et bibliophilique en quête de vérité. Ce sont des récits oniriques pleins d'inventions. C'est une très belle histoire, qui malgré l'étrangeté de sa mise en scène est absolument lisible et passionnante !

Dans cette catégorie de littérature réversible, je pense à Marelle de Julio Cortazar, qui propose dans son avertissement au roman deux types de lecture : une lecture traditionnelle, linéaire, et une lecture en suivant les numéro de chapitres donnés à la fin de chacun d'eux, ceci en commençant au chapitre 73. L'histoire, au final, n'est pas tout à fait la même. La Vie mode d'emploi de Georges Perec peut aussi fonctionner de cette manière. Cent mille milliards de poèmes de Queneau, bien évidement. Et dans un registre excessivement difficile : Larva de Julian Rios. Dans ce roman proche de Finnegans Wake par le style, la voix principale se situe page de droite, des notes directement liées page de gauche, des notes en fin d'ouvrage, un album photo et même un index... Un labyrinthe formel, comme La Maison des feuilles de Mark Z. Danielewski, qui laisse aussi la possibilité à certains moments d'un choix de lecture arbitraire. Ce roman est composé de deux voix principales : un corps de texte et des doubles annotations attenantes. En plus de ces deux voix principales, se trouvent à la fin de l'ouvrage des annexes relativement longues. Il est donné la possibilité de les lire après le reste ou bien assez tôt dans la narration (p 73 - 73 ? une coïncidence avec Marelle que je n'avais jamais relevée). Ces annexes contiennent en particulier un récit puissant qui, s'il n'est pas lu à la toute fin, peut réellement influencer la lecture. Un autre appel du pied est fait, par exemple, p.83 au chapitre VII, où l'on peut continuer la lecture par le chapitre XIII.

J'attendais de recevoir les épreuves du nouveau roman de Danielewski, O Révolutions, à paraître en français le 23 août. Ce livre pousse à la radicalité cette idée de réversibilité. Formellement, deux récits se croisent en tête-bêche, celui d'Hailey d'un côté, celui de Sam de l'autre. Un double chronologie soutient ces récits dans la marge intérieure et semble créer un cadre historique. Le roman est construit autour du motif "O", de ce cercle qui est autant une forme géométrique qu'un tour qu'un "ou" qu'une focale qu'un oeil qu'un zéro, etc... La lettre O (et le chiffre 0) sont en couleur, deux couleurs différentes pour chacun des récits. L'objet est magnifique et le travail de mise en page impressionnant. La forme donc est ici pensée pour fonctionner en cercle, en tour, en réversibilité. De l'apparent pavé de papier, le lecteur glisse vers une narration (ou une lecture plutôt) en boucles, du fait des récits croisés en tête-bêche. Il est nécessaire de retourner régulièrement le livre pour poursuivre. Un livre animé total, qui va dévoiler des détails de réalisation surprenants, dictés par des contraintes extrêmement rigoureuses. 360 pages comme 360° d'un cercle, 360 mots par page en 4 blocs de 90 mots, recours aux couleurs, rimes cachées, correspondances structurelles, arithmétique.
Un petit détail fait sourire et donne une clef à l'échelle miniature du fonctionnement formel et narratif d'O Révolutions : les numéros de pages, au milieu de la marge extérieure, sont chacun cerclés, puis ces deux cercles encerclés en commun comme dans le contour d'une horloge, et apparaisant en décalé sur chaque nouvelle page. Au final, un superbe effet de flip-book accentué par les couleurs différentes attribuées à la pagination en fonction de son appartenance à l'endroit ou à l'envers du livre et des récits...

Cette forme savamment pensée pose néanmoins le problème suivant, exacerbé par rapport aux autres ouvrages dont je parlais plus haut. Le choix de lecture est si vaste (quatre blocs typographiques distincts : d'abord Sam ? d'abord Hailey ? les deux en même temps ? dans quelle proportion ? Et la chronologie ?) qu'il est nécessaire de se tenir à une méthode de lecture aussi rigoureuse que la forme du livre pour pouvoir l'explorer efficacement. L'éditeur recommande, sur les rabats, de lire alternativement huit pages du récit de chacun des deux protagonistes (le livre semble construit de cette manière de toute façon). Je m'aventurerais difficilement à employer une autre méthodologie, et je ne suis pas certain, de plus, de porter grande attention aux chronologies. Néanmoins, la lecture s'annonce excitante, d'autant plus qu'au niveau du style, Danielewski n'a pas chômé. Et le traducteur, Claro, qui nous a déjà donné Le Tunnel de William H. Gass cette année, réussit encore l'exploit d'une traduction surhumaine. J'avais eu quelques échos mitigés sur le texte anglais (d'un point de vue stylistique), mais le rendu en français est vraiment agréable, et bien que la forme des récits s'apparente plus à un délire poétique (inventions de langage, courtes phrases percutantes, ellipses et racourcis...), elle possède une tonalité propre qui se dessine doucement au fil des quelques pages que j'ai lues pour l'instant. Un texte qui demandera une lecture exigeante, néanmoins.

Si le livre est élaboré avec une troisième dimension physique, la lecture réelle ne risque pas moins de se faire de manière linéaire - en oscillation, certes - et d'être la seule lecture efficace : selon une méthode rigoureuse où l'on évitera de prendre trop de liberté pour ne pas déraper.
C'est là tout le paradoxe de la réversibilité absolue que propose Danielewski avec O Révolutions.

Le Dictionnaire Khazar - Milorad Pavic

o-revolutions---danielewski.jpg
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Lundi 16 juillet 2007
Je connais fort mal Antonin Artaud, bien que j'ai lu quelques uns de ses ouvrages et écouté sa voix à plusieurs reprises. J'ai lu Artaud pour la première fois, bien tardivement, avec les Nouveaux écrits de Rodez, comme une lecture croisée avec les Lettres de Pelafina, de Mark Z. Danielewski, à l'époque où La Maison des feuilles monopolisait mon chevet.
Ont suivi Pour en finir avec le jugement de Dieu, L'Ombilic des limbes, 50 dessins pour assassiner la magie, et les émissions radiophoniques, ainsi que quelques articles surréalistes...
Des livres qui laissent la marque de fouet qu'est la langue d'Artaud, auteur dont je sais que je ne le lirai jamais assez, son oeuvre face à moi, impénétrable et sauvage, que je ne pourrai apprivoiser car elle n'a pas (encore ?) été dans mon parcours de lecteur une découverte intime, mais le passage nécessaire dicté en ordres de lectures par mes amis pour comprendre une bonne moitié de ma bibliothèque.

Artaud est cité de toutes parts, pour mille raisons dont je ne ferai pas l'inventaire ; il est le sujet d'une glose infinie et d'un fanatisme absolu ; il est brandi comme un totem. Je n'ai de loin pas les compétences et connaissances pour dire quoi que ce soit de judicieux sur le bonhomme. Je souhaite néanmoins m'arrêter une seconde sur les Messages révolutionnaires que j'ai actuellement en mains.

En lisant un peu Artaud, en lisant sur lui, on pourrait vite conclure que ce poète est hors du temps de son époque. Ou plutôt s'il l'attaque au coeur, dans ses moeurs et sa langue, il ne peut lui appartenir. Sa quête mystique est en quelque sorte le témoin d'une fuite, ou d'un placement hors du monde dans lequel il est sensé évoluer.

Les Messages révolutionnaires s'ouvrent avec trois conférences, prononcées à Mexico en 1936, sur l'état de l'art en Europe et en particulier en France. Artaud y fait une présentation du surréalisme, "passé de mode en France", et de son origine trouvée dans le malaise de toute une génération face à une société cartésienne conditionnée par la théorie marxiste. Il déplore la perte d'une spiritualité, de la magie, et le règne des apparences. Surtout, il désire ardemment que l'Europe repense son idée de la culture, et l'agisse, car "en face de la culture de l'Europe qui tient dans des textes écrits et fait croire que la culture est perdue si les textes sont détruits, (...) il y a une autre culture sur laquelle d'autres temps ont vécu et cette culture perdue se base sur une idée matérialiste de l'esprit." Son message révolutionnaire a la teneur d'un avertissement pour les mexicains séduits venus l'écouter.

Dans ces textes, bien que se trouvent dans son argumentation certaines approximations et superficialités, Artaud porte un regard excessivement lucide sur son pays, et engagé politiquement. Une facette de l'artiste bien différente de celle du pauvre fou à la langue de feu dont j'avais l'image.
Ses textes littéraires sont aujourd'hui encore d'une modernité exceptionnelle. Ces conférences, de même, "vibrent toujours d'échos contemporains", comme le dit la quatrième de couverture. Vieilles de soixante-dix ans, elles donnent à lire des intuitions et un regard sur une société qui n'a fait qu'empirer avec le temps. Artaud visionnaire, évidemment.

"Je suis pour qu'on fasse sortir la magie occulte d'une terre sans ressemblance avec le monde égoïste qui s'obstine à marcher sur elle, et ne voit pas l'ombre qui tombe sur lui."

Tâche éminement difficile aujourd'hui, vue l'ombre portée de la société d'écrans qui nous surplombe...


messages revolutionnaires - antonin artaud


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Lundi 9 juillet 2007
"Does humor belong in music ?" Of course, niet : "Rire c'est pas sérieux".

does humor belong in music - frank zappa . . . rire c est pas serieux - raoul petite

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Dimanche 8 juillet 2007
Enfonçons le clou, après les notes de lecture quasi-simultanées de Bartleby et Fausto Maijstral sur le Guide de Mongolie de Svetislav Basara. Bon, quel clou ? Ils ont déjà beaucoup dit les deux bougres, et je n'ai pas le courage d'approfondir. Mais je tenais à soutenir leur choix de lecture sous mon propre toit, en passant par un autre de ses livres.

J'ai découvert Svetislav Basara par hasard il y a une paire d'années, à la sortie du Miroir fêlé. J'avais déjà repéré, à l'époque, l'éditeur de l'impertinent serbe avec les deux livres de Roberto Bolaño (Amuleto et Monsieur Pain) : Les Allusifs. Et depuis, d'autres auteurs du catalogue ont pris leurs places nécessaires dans ma bibliothèque, Horacio Castellanos Moya, Sergio Pitol, Sylvain Trudel, Giosuè Calaciura...

Svetislav Basara donne le ton dès les premières lignes du Miroir fêlé, qui présagent un plongeon dans l'absurde, à l'aide d'une petite pirouette mêlant désinvolture et cynisme :

"Qu'est-ce que c'est que ce début ?" se demanda le typo à l'imprimerie en lisant : "Qu'est-ce que c'est que ce début ?" Puis il haussa les épaules et continua de composer le texte. C'est ainsi que le roman commençait alors qu'il était achevé depuis longtemps. Mais ce dont parle le roman avait commencé bien avant : la nuit où j'avais compris que je ne descendais pas du singe.
Cette nuit-là, mon monde s'est écroulé.


A partir de ces quelques phrases, on comprendra qu'il est nécessaire de ne jamais faire confiance au narrateur, car à chaque instant son monde s'écroulera, pour des raisons qui pourraient paraître, aux yeux d'un fervant matérialiste ou d'un lecteur de nature simplement tranquille, complètement irrationnelles, alors qu'il s'agit tout bonnement d'exposer les choses telles qu'elles sont, à savoir, totalement absurdes.

Je découvre, en feuilletant ce matin le livre, une phrase qui sous-tend tout le projet esthétique de Svetislav Basara exposant le moyen trouvé par son narrateur pour tenter de se libérer d'une existence bien trop horrible et insensée. (Son père à Anan :)

- Qu'est-ce que tu veux en fin de compte ? m'a-t-il demandé.
- Je veux me désendoctriner.


A l'entrée du livre, en page 12, tout est déjà dit. Le monde dessiné par Basara (dans tous ses livres) est un ensemble de conditionnements dont il est nécessaire de s'extraire. Politique, religion, science, psychanalyse, famille, littérature, culture. En somme, tout ce qui a un caractère commun. C'est notre monde. Nous n'existons pas réellement, individuellement, consciement, tant que nous aurons à partager quelque chose avec l'Autre. Alors au travail, de démolition.
Les livres de Basara malmènent tous les acquis, et en premier lieu, ceux du roman, pour tenter de réaliser cette idée. Bien sûr, apparaît rapidement la vanité du projet : impossible non plus d'exister sans interférer avec l'Autre, sans les personnages qui interviennent alors qu'on ne leur a rien demandé, ou sans le lecteur qui fait vivre le texte. Que reste-il fasse à ce paradoxe ? L'humour, grinçant ou franc, dont fait preuve Basara est l'unique remède à la paranoïa irrésistible que projette son univers.

Cela suffit-il à construire une oeuvre de poids, une oeuvre de livres-monstres, dans la matière vaste et exigeante de la littérature ? Il est probable que non, Basara appartient aux catégories légères, mais il a un coup de savate capable de mettre à genou un mastodonte. Six livres sont à ce jour disponibles en français (chez Les Allusifs et Gaïa) et le plus épais, Le Pays maudit, compte 235 pages. Les obsessions de Basara et son style y sont réguliers, et passée la surprise de la découverte, on pourrait penser apprivoiser l'univers de l'auteur. Pourtant, il nous réservra toujours de nouvelles impertinences et extravagances, à chaque nouvelle lecture : en réalité, nous sommes en présence d'un auteur à l'imagination puissante, intelligent et drôle, qui façonne ses petits livres avec le soin tout particulier de ne pas prendre son lecteur pour un imbécile, qu'on ne s'y trompe pas.

Les livres de Basara sont des petites pièces d'absurde, des farces absolument joyeuses, retournant le nihilisme le plus pur en une grimace exagérée : yeux qui louchent, index et majeur de la main droite profondément ancrés dans les narines, index et pouce de la main gauche tiraillant les pommettes vers le bas, et langue allègrement tendue vers qui ose arborer un air un peu trop sérieux !

le miroir fêlé - svetislav basaraguide de mongolie - svetislav basara


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Vendredi 6 juillet 2007
El sindrome Ulises de Santiago Gamboa est paru en Espagne en 2005. L'auteur est colombien et a été journaliste, entre autres endroits, à Paris.
Les éditions Métailié publient sa traduction fin août.

Le syndrome d'Ulysse met en scène un jeune colombien qui vient faire ses études de lettres à Paris au début des années quatre-vingt dix. Habitant un studio minuscule en banlieue, il ne rencontrera pratiquement que d'autres étrangers, qui vivent tous une vie différente, mais dont le point commun est qu'ils sont tous immigrants dans cette mégapole peu hospitalière : réfugiés politiques colombiens, très riche étudiante colombienne, putes d'Afrique et des pays d'Europe de l'est, exilé coréen, étudiant marocain... Le narrateur va tenter de se réaliser par le moyen de la littérature (il a écrit un manuscrit et rencontre des écrivains, mais quelques anecdotes seulement touche la littérature, on est loin du talent de Vila-Matas pour parler de cela, on regrette que la littérature n'aie pas plus de place comme personnage) et surtout par le sexe, qui le sauve de la solitude. (A ce propos - et j'en ai fini avec ce thème ou tout le monde va croire qu'il n'y a que cela qui m'intéresse -, je trouve que ce n'est vraiment pas les moments les mieux écrits du livre, l'auteur usant d'une écriture forcée, maladroitement métaphorique, alors que tout le reste fonctionne de manière plutôt efficace. On sent trop que Gamboa aurait voulu que ce soit un point fort, parler de sexe est tout un art.) Les personnages ont en général du caractère et le sujet de l'immigration du point de vu de l'immigré bien traité, je trouve, recoupant les ressentis d'étrangers que je connais.
L'écriture est agréable, et bien que scénaristiquement l'auteur fasse appelle à quelques poncifs (histoires d'amour platoniques et ratées, pseudo-enquête autour d'une disparition...) le roman se lit d'une traite.
C'est une lecture plaisante, qui peut nous amener à penser deux minutes à la manière dont notre pays, - c'est à dire nous, français -, se pose face à l'Autre. Quinze ans après l'action du roman, cela reste une réflexion d'actualité et toujours nécessaire.
Quelques réserves, certes, que partageront les lecteurs les plus pointilleux. Ce roman est cependant bien agréable à lire et aura son succès à la rentrée.

Si je parle de ce livre, c'est qu'il a introduit dans ma bibltiothèque de nouveaux noms. Trois auteurs réels apparaissent dans cette histoire, et les anecdotes s'y rapportant doivent appartenir à la biographie de Gamboa lui-même. Il s'agit d'un espagnol, d'un péruvien et d'un marocain qui ne sont pas mineurs : Juan Goytisolo, le seul 
que je connaissais, mais dont je n'ai rien lu, Julio Ramon Ribeyro et Mohamed Khair-Eddine (et j'avoue mes lacunes monumentales en ce qui concerne la littérature de culture arabe, dont je crois n'avoir à peu près jamais rien lu !).

Trois noms donc (en plus de quelques-uns cités comme Leopoldo Marechal) dont je ne tarderai pas à ouvrir les oeuvres...

le syndrome d'ulysse - santiago gamboa


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Mardi 3 juillet 2007
Je parlais, pour ouvrir ce blog, de l'Histoire de l'oeil de Bataille, et de ma lecture du texte, intime, sur  une place pleine de touristes. Auncun livre ne se ressemble, et surtout aucune lecture ne se ressemble. Une heure de lecture dans un lieu n'est pas la même dans un autre. Et si l'on voulait lire deux livres dans les mêmes conditions (même heure, même lieu, même lumière, mêmes odeurs...), il n'en résulterait rien d'extraordinaire, les deux livres sont différents, aucune lecture ne se ressemble.

Sur le trajet du retour, dimanche, dans les métros, entre les files des guichets, devant les panneaux d'affichage, sur les quais d'embarquement, dans l'avion, j'ai pu avancer substantiellement dans Paradiso de José Lezama Lima. Toujours entouré de monde, de gens qui tournent et dont la langue nerveuse, même si je la comprends, n'est pas ma langue maternelle. J'ai lu une grande partie de Paradiso pendant ce trajet et ces attentes : ils appartiendront néanmoins au livre comme la place du marché appartient, indéfiniment, à l'Histoire de l'oeil.

Lezama Lima surprend à chaque chapitre son lecteur. La narration (à ce niveau de la lecture, je suis suspendu à la fin du chapitre VIII) est construite autour du récit de deux familles aristocrates à Cuba, celle de Rialta Oyala et de José Eugenio Cemi, le colonel, dont le noeud entonnoir de toute l'histoire est José Cemi, leur fils asthmatique. L'auteur déroule toutes ramifications et mystifications imaginables que peut contenir de surprenant une histoire de famille, en même temps qu'il peint en fresque la société cubaine de cette époque (première moitié et milieu du XXème siècle). La narration est régulièrement bousculée par des soubresauts chronologiques, intégrant des pans entiers du passé familial et des récits indirectement liés, mais donnant une profondeur véritable au sujet principal. Ne parlons cependant pas de digressions, car il ne s'agit pas de cela. Il ne s'agit pas pour Lezama Lima de changer de sujet, de raconter autre chose, de faire des détours sans liens. Non, en grand maître baroque, il s'agit d'élaborer autour du sujet un espace infiniment esthétique et complexe, composé d'une multitude de point et de motifs raffinés, afin d'habiller le coeur simple du tableau forcément vaste et imposant. L'auteur joue avec les variations d'attention dont est capable son lecteur, en provoquant, à l'aide d'une superposition d'images et de focalisations de significations différentes, une rêverie ensommeillée où alternent lucidité et dérive poétique. En ce sens, chaque mot, groupe de mots, phrase, paragraphe est un vitrail de significations translucide dans lequel apparaît en contre-point et contre-jour, le vitrail suivant, plus large ou plus étroit, jusqu'à faire appaître l'image voulue : l'histoire, finalement, de José Cemi, double fictionnel de José Lezama Lima lui-même.

Le chapitre VIII est une illustration parfaite de la capacité qu'a Lezama Lima de promener son lecteur vers les plis insoupçonnés et excessivement profonds de la trame principale, sans a-coups, dans un glissement parfait, comme en rêve. Alors que le chapitre précédant nous laissait avec une impression dramatique forte - le récit des circonstances de la mort lors d'un accident de voiture du frère de Rialta, Alberto -, le lecteur va plonger en pleine hallucination érotique, progressivement, sans avoir le temps de prendre sa respiration. La puissance d'évocation de la langue de Lezama Lima fait de ce chapitre entier un moment fort de violence sexuelle et de voyeurisme, absolument inattendu jusque-là dans le fil de la fresque romanesque familiale, bien que d'autres passages soient fortement teintés de sensualité excitée et d'érotisme. Bien entendu, sans se découper du reste du livre, la narration retrouve son cours initiale, jusqu'à rattrapper José Cemi, coeur palpitant dont on a rigoureusement partagé (l'action n'est pas échue à José Cemi lui-même, mais il en reçoit le récit, comme le lecteur), dès lors, une expérience de chair et de poésie extraordinaire.

Pour en revenir au début, j'ai lu ce chapitre dont le contenu est bien différent des pages précédantes et engage une profondeur supplémentaire - et de fait, un enthousiasme euphorique quant aux prochaines surprises que le livre devrait réserver -, j'ai lu ce chapitre totalement seul. Au contraire du reste du livre où j'étais entouré de monde comme pour l'Histoire de l'oeil, j'ai lu le chapitre VIII plein de sexe sur le quai d'une gare minuscule fermée depuis belle lurette, à côté de l'aéroport, dérangé uniquement par un train qui ne s'y est pas arrêté, en attendant le mien, à tenter de percer le mystère poétique de José Lezama Lima, "Araignée trapue, toute serrée comme le contenu d'une boîte de conserve."

"Les escarmouches secrètes de la petite Espagnole semblaient plus obscure et plus ardues à déchiffrer. Son sexe semblait corseté comme un ours nain à la foire. Une porte de bronze, une cavalerie de Nubiens gardaient sa virginité. Lèvres pour instruments à vent, durs comme des épées."

Ce qui est totalement fascinant dans son écriture, c'est ce pouvoir de l'auteur sur les mots et les images pour que ceux-ci puissent à tout moment appartenir à chacun des niveaux de signification composant le canevas général de sa poésie (sens littéral, symbole, métaphore, illustration, comparaison, etc). Chaque signe ou motif pris unitairement (mot, groupe de mots, phrases, paragraphes) trouve une adéquation avec un autre. En somme, opère une espèce de congruence monstrueuse car cette propriété de l'écriture ne semble pas répondre à une architecture mathématique rigoureuse de l'image (Locus Solus de Raymond Roussel me semble fonctionner ainsi, frénésie d'ordre) mais à une géométrie organique quasi chaotique de l'image, les sens se développant en précipités plutôt qu'en cristaux. Pour couronner le tout et suivant cette méthode, les préliminaires avec la petite Espagnole sont du même type que le parcours initiatique de José Cemi dans la vie ou que la relation entre le lecteur et la langue de Lezama Lima : il faut faire preuve de sagacité, de robustesse et de beaucoup d'aventure pour pénétrer la chose.
Je crois être bien loin d'y parvenir, ne maîtrisant absolument pas les arcanes de l'analyse. Je serai donc excusé de faire appel à l'intuition (et à l'imagerie) plutôt qu'à la raison. J'espère cependant avoir réussi à parler quelque peu de cette oeuvre monumentale sans trop d'erreurs, et donner envie d'y jeter l'oeil.

Pour conclure, dans l'immédiat, l'auteur est capable de sublimer les instants les plus crus et les plus intimes, à d'autres moments la banalité d'un repas de famille, les souvenirs triviaux de personnages de troisième plan, etc, par l'élaboration d'un système poético-philosophique qui est le véritable objet de son livre et qui met l'image au centre de son écriture. Lorsque dans divers entretiens l'on demande à José Lezama Lima quelle est l'influence du baroque Proust sur son oeuvre, il répond que "c'est la thématique qui le sépare de Proust. Le thème de Proust est le temps, et le mien l'image." Il faut donc s'attendre à entrer dans une mécanique du rêve, réellement, lorsque l'on ouvre Paradiso.


josé lezama lima

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Jeudi 28 juin 2007

Le séjour à Madrid s'achève, plein de souvenirs en tête et dans l'estomac, et plein de livres en valise.
Si l'on a beaucoup marché sous le soleil pesant, si l'on s'est souvent arrêté para cañas y tapas, l'on a aussi parcouru de nombreux mètres linéaires de livres des yeux et du doigt et visité de très belles librairies.

Dans la première rencontrée, pratiquement au bout de la rue, je trouve d'occasion : Crack. Instrucciones de uso, paru chez Debolsillo en janvier 2006. Le livre paraît dix ans après la rédaction du Manifiesto del Crack (1996) qui tente de redéfinir une idée de la littérature (de ce qu'elle n'est pas, aussi). On y découvre une belle histoire d'amitié littéraire entre les membres fondateurs du groupe, des auteurs qui, s'ils ont des oeuvres très différentes les unes des autres, sont animés par une ambition sincère et une forte culture : Ricardo Chávez Castañeda, Alejandro Estivill, Vicente Herrasti, Ignacio Padilla, Pedro Ángel Palou, Eloy Urroz et Jorge Volpi. Leur propos n'est pas de créer une école, un mouvement, mais, par exemple, de chasser l'imposture du "faux ruralisme et du réalisme magique à la Garcia Márquez qui faisait [et fait certainement toujours !] des ravages dans la littérature d'alors".

"Littérature latino-américaine : Mythe créé pour enfermer les lecteurs et les écrivains de cette région à l'écart du monde. Le Crack admire, prolonge et critique la tradition littéraire écrite en langue espagnole, mais s'oppose radicalement au diktat extérieur. Pour être réellement latino-américain, il est nécessaire de ne pas écrire de littérature latino-américaine."

"Écrire une littérature de qualité, des oeuvres totalisantes, profondes et linguistiquement rénovatrices, des livres qui parient sur tous les risques sans concessions."

Le livre contient un court roman collectif à l'origine de leur histoire, Variaciones sobre un tema de Faulkner, datant de 1989, le fameux Manifiesto et de nombreux autres textes et articles par les auteurs eux-mêmes, sur la littérature en général et leurs travaux en particulier.
En résumé, voici une lecture intéressante qui va ouvrir à d'autres, et qui me rappelle la situation décrite dans quelques articles de l'écrivain chilien Roberto Bolaño lus il y a peu dans Entre Parentesis (Ed. Anagrama, non traduit en français), ou dans la conférence "Les mythes de Cthulhu" (in Le Gaucho insupportable, Ed. Bourgois) où il s'en prend avec férocité et intelligence au star system de la littérature hispanophone et au phénomène de récupération. J'essaierai de revenir sur ces auteurs un peu plus en profondeur, au fil des lectures.

Il n'y a donc pas qu'en France où les lecteurs (donc les écrivains) se posent, face à un panorama littéraire qui peut apparaître catastrophique et sans issue, cette question essentielle : qu'avons-nous à lire ?

Dans La littérature sans estomac (lu à sa sortie en poche en 2003), Pierre Jourde entreprend de réhabiliter une forme de critique littéraire qui semblait avoir disparu du paysage de notre époque, et qui manque cruellement, évidemment : celle qui enfonce le couteau dans le flanc du consensuel, du chic, du vendeur, en somme de l'imposteur (on y revient !), et qui, d'un coup de balais, envoie la charogne sanglante hors du ring. Pour ceci, son livre continue d'avoir raison aujourd'hui, les impostures nouvelles apparaissant et les anciennes se renforçant. Jourde a plus de difficultés, au contraire, à défendre la poignée de choisis, peu nombreux au regard des précédants, mais le travail d'abattage effectué sur les imposteurs sauve tout à fait ses critiques positives plus laborieuses.
Bref, le personnage m'est resté fort sympathique, et son ouvrage, de surcroît, très drôle.

La lecture de La littérature sans estomac n'est cependant pas sans effets. Tant mieux, l'auteur atteint son objectif. S'il peut aider à ouvrir l'oeil d'un curieux afin qu'il arrête de dépenser son argent et son temps vainement, il crée aussi une réelle sensation de malaise : et si la littérature française était moribonde. On se demande après la lecture du pamphlet, ce qui serait capable de contrebalancer ce mouvement général de mollesse, de mensonges, de copinage et d'absence d'ambition (littéraire s'entend) ? Pas grand chose. Pas un monstre d'écrivain à l'horizon, pas un livre mastodonte prêt à écrabouiller les larves parasites. Il doit s'agir d'invisibilité. Ou alors il doit s'agir de lire encore plus, toujours plus, et à vrai dire de toujours mieux choisir ses lectures.

Au début de cette année, Devenirs du roman (Ed. Naïve) ou Pour une littérature monde (Ed. Gallimard), par exemple, donnent la parole aux écrivains dans l'espace de la langue française. Ainsi deux tentatives de réflexion sur la question du roman et de l'écriture. Si je me laisse emporter quelques fois par une espèce de pessimisme au sujet de la littérature française contemporaine, je reste, pour conclure, confiant tant que les lecteurs (donc les écrivains) resteront vigilants. Tant qu'il y aura du monde au balcon pour faire la grimace.



Crack. Instrucciones de uso La littérature sans estomac - Pierre Jourde


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Dimanche 24 juin 2007
Sous le soleil de plomb madrilène, après quelques cañas, il ne reste qu'à trouver un peu d'ombre. Pour lire, pour siester. J'opte pour l'écriture aujourd'hui, alors que mes hôtes ont choisi de fermer l'oeil, avant de reprendre dans la soirée le cycle interminable et peu coûteux des bars à tapas.

Mon choix a finalement été pour Paradiso de José Lezama Lima, parce que dans la petite sélection que je m'étais donnée, c'est celui qui attendait depuis plus de temps. J'ai très vite trouvé une justification à ceci, dans les premières pages du premier chapitre, lorsque le narrateur parle de la bibliothèque du rustre Colonel composée de "ce type de livres qui n'est pas celui des gens plus cultivés, lui aussi rangé sur des étagères mais qui doit y séjourner deux ou trois ans avant d'être lus et de produire quasi inconsciemment ses effets, de même que les Anglais élégants font porter pendant quelques jours leurs pantalons neufs à leurs laquais pour qu'ils acquièrent une vive simplicité." Le Colonel ne lirait pas, pour sûr, un livre tel que Paradiso, qui n'est ni ordinaire, ni concret, ni pragmatique, encore moins simple. C'est un livre irrationel parce qu'on ne l'aurait pas imaginé, qui se place dans une bibliothèque comme une pierre de touche, indispensable, dans la construction de l'édifice intellectuel qu'élabore tout lecteur exigeant.

J'ai découvert Lezama Lima il y a plusieurs années sur les étagères d'un ami. Il appartient à son panthéon d'auteurs indépassables. Je mesure aujourd'hui l'importance qu'à Paradiso à ses yeux, après une centaine de pages parcourues, explorées. Il est inutile de tenter de raconter ce qui s'y passe. Inutile de résumer quoi que ce soit. La première lecture de Paradiso (car il y en aura d'autres) ne se nourrit pas de l'histoire ("les enchevêtrements de péripéties des différents personnages" et "La Havanne des années quarante et cinquante" dixit la quatrième de couverture), elle s'abreuve à la source qui donne le langage comme une essence authentique, comme le support dynamique et irréductible de la pensée. Tout en circonvolutions, tout en détours et chemin faisant, la lecture pénètre la forêt épaisse que Lezama Lima nous soumet. Une matière totalement échevelée, qu'aucun peigne ne parviendrait à figer. Arabesque interminable, chinoiserie monumentale, déploiement à l'excès, magie. Lire Paradiso nécessite du temps et de toute l'attention dont peut témoigner un lecteur. 

"Et cependant, cette phrase qui se déplaçait à la façon des mille-pattes avec une queue en tête de serpent et une tête à saillies et rentrants de clé, de clé pour décoder, allait lui délivrer labyrinthes et baies pour le reste des années que Kronos devait lui laisser."

Maître du baroque latino-américain, cubain né en 1910 et mort en 1976, Lezama Lima a écrit une suite inachevée à Paradiso, Oppiano Licario, ainsi qu'un recueil de nouvelles : Le jeu des décapitations. Excessivement peu de fictions pour un auteur de cette envergure. De la poésie et des essais. J'ai lu il y a presque trois ans Le jeu des décapitiations, qui introduit à merveille à la prose de Lezama Lima. Je dois avouer que c'est un des très rares livres que j'ai relu dans la foulée, (je ne suis pas un relecteur), à cause de la complexité de son écriture, à cause de la beauté développée.

Que dire face à un géant ? Ainsi, je me tais, et mets le géant dans ma poche.


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par a.w. publié dans : bibliothèque
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Jeudi 21 juin 2007
A peine lancé, je mets le frein.
Départ pour l'Espagne demain, où je passerai certainement plus de temps dans les librairies et les restos, dans les parcs et dans les rues que devant un écran.
Soyez indulgents, je remets le couvert à partir du 1er juillet.

En attendant, je ne sais toujours pas quoi emmener dans ma valise : L'Arc-en-ciel de la gravité de Thomas Pynchon ? Paradiso de Jose Lezama Lima ? Sous le volcan de Malcolm Lowry (qui m'attend depuis la lecture de Mantra de Rodrigo Fresan cet hiver ) ? Adan Buenosayres de Leopoldo Marechal ? Flaubert ? Gogol ? Gombrowicz ? Gadda ? Gggh !
par a.w. publié dans : humeurs
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