Arrêter d'écrire de David Markson m'a rappelé
Les unités perdues de
Henri
Lefebvre paru en 2004 aux Editions Virgile. Il y a deux différences majeures entre ces livres, bien que les deux fonctionnent sur le même principe, chacun déroule une longue liste de faits
: l'un est expressément sous-titré roman (je rappelle que le titre anglais est
This is not a novel et que
Markson tente d'écrire et écrit sans aucun doute un anti-roman),
le second est considéré comme une liste pure, "une litanie des manques" ; l'autre différence, significative, vient de la
matière de la liste (et dans la présentation aussi).
La liste de
Markson présente principalement les causes de décès d'artistes, d'écrivains, d'intellectuels, ou des détails triviaux et très humains de leurs vies. Les éléments de la
liste sont séparés par une ligne sautée. Conséquence pour le lecteur, ces figures intellectuels, aussi géniales soient-elles, ne sont pas moins mortelles que lui, et au final, l'avantage qu'il
possède sur elles, c'est que lui est toujours présent pour en sourire. C'est un effet humoristique qu'a déclenché chez moi la lecture de
Arrêter d'écrire.
La liste de
Lefebvre est d'une autre teneur, certainement moins tragique, mais certainement plus sérieuse. C'est une longue liste, serrée (les propositions ne sont séparées que
d'un simple point), des oeuvres perdues, manquantes ou projetées mais jamais réalisées par une foule d'artistes, d'écrivains... Au bout de la liste, c'est une nostalgie invraissemblable qui m'a
pris.
Il y a une mise en scène minimum dans la liste de
Markson qu'on ne retrouve pas vraiment dans celle de
Lefebvre (l'intervention de l'anti-personnage Ecrivain, les
citations...) bien que cette dernière soit tout de même agencée
au minimum : les fait sont donnés dans des phrases produites par l'auteur, et la lecture se fait (logiquement) linéairement,
donc dans un certain ordre. Finalement très similaires, les deux livres produisent deux sensations bien différentes.
Je me demande si c'est réellement cette différence de matière qui peut jouer ainsi sur l'émotion que j'ai ressentie. Je me demande, très étrangement et avec les dérives de réflexion que cela peut
engendrer, si je ne suis pas plus touché par l'absence, la perte d'une oeuvre, que par celle de son créateur...
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