Dimanche 2 décembre 2007
Tracey en mille morceaux de Maureen Medved paru aux Editions Les Allusifs.

Tracey a quinze ans. Elle s'est enfui de la maison. Elle ne possède qu'une carte de bus et quelques billets tirés du sac à main de sa mère. Elle est nue, à peine couverte d'un rideau de douche. Elle a le visage collé à la vitre d'un autobus, et de l'autre côté, dehors, le blizzard.
Elle parle à la buée qui dessine des motifs étranges ; elle parle aux formes confuses qu'elle aperçoit dans la neige. Elle se parle à elle-même, tente de rassembler ses souvenirs, cherche des vérités perdues sous les mensonges qu'elle a elle-même élaborés.

Sous la forme d'un monologue fragmenté, il y a une jeune fille en crise, dont le corps et la tête ne semble pouvoir répondre aux exigentes conventions sociales qui excluent d'office toute bizarrerie, toute anormalité, aussi négligeable qu'elle puisse paraître.

Dans le délire chaud de ses paroles, qui lui servent, en toute finalité, à échapper à la mort (dans deux sens : la mort qui est déjà là et la mort qui vient), se développent des images d'enfant, des visions surréalistes, des fulgurances poétiques d'une vive noirceur. Je reste impressionné par ces éclats, en voici une poignée :

"Je coloriais pas correctement leurs cartes géographiques, et puis après ? Ils savent pas comment les couteaux dans mon cerveau creusent des tunnels vers d'autres lieux."

"Quand un cheval tombe, de l'écume sort de sa bouche. Quand il tombe, ses pattes s'agitent et il est plus bon à rien, alors quelqu'un l'abat. Le cheval est transformé en colle. Une machine remplit des pots de colle. Certains pots ont une tétine et les enfants la pressent pour en faire sortir la colle et coller des bouts de papier sur des cartes. Les enfants se retrouvent avec de la colle sur les mains et mangent la colle. Les enfants deviennent le cheval."

"Je voulais qu'une bombe me fasse exploser. Je voulais Hiroshima. Je voulais des paniers de fleurs Molotov. Je voulais que des énormes éclats de métal lacèrent le monde."

"J'aime pas la campagne. Ca me donne la chair de poule. A la campagne, il y a des cadavres dans des marécages, des fossés, des tombes peu profondes. Un homme jette le cadavre d'une fille dans un fossé. Le corps pourrit, devient une substance visqueuse. Des fleurs poussent à l'endroit où se trouve le corps. Des graines s'échappent des fleurs. Une abeille butine les fleurs et fait du miel. La famille de la fille achète le miel au magasin. La famille mange la fille."

"Regardez ce gros soleil jaune qui éclate hors du monde."

tracey en mille morceaux - maureen medved

Par a.w. - Publié dans : archives 2007-2008
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Commentaires

Eh bien, voilà qui donne sacrément envie de découvrir une parfaite inconnue (pour moi). Sacré bonne maison d'édition, Les Allusifs. C'est Canadien, non ?
Commentaire n° 1 posté par Bartleby le 02/12/2007 à 17h38
Montréal, en réalité. Oui, très bonne maison, comme j'aime à le répéter. Il faut être attentif à chacune de leurs parutions. Il y a d'excellentissimes textes (je suis encore sous le choc de "Malacarne" lu en début d'année !) . Et lorsque ça semble moins bon, c'est toujours meilleur que chez beaucoup de confrères. Maureen Medved est un parfaite inconnue pour moi aussi. Et une bonne découverte. C'est un texte tendu, lu d'une traite, quasiment. C'est une voix. C'est noir aussi, parce que c'est au fond de l'âme de Tracey, et qu'au fond, il n'y a pas de lumière.
Commentaire n° 2 posté par a.w. le 02/12/2007 à 22h42

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