Lundi 7 janvier 2008
"La rive africaine a la beauté d'une énigme.", annonce la quatrième de couverture. Il y a effectivement de la beauté dans la composition espacée de ce court roman (178 pages) du guatémaltèque Rodrigo Rey Rosa (né en 1958), et certainement quelque chose d'énigmatique dans cette histoire tissée de vies bien différentes, dont la résolution ne se fait pas, justement, par celle d'une énigme mais dans le tableau vivant des mondes différents qui compose le Monde, et de leur impossibilité évidente à s'accorder. En somme, Rey Rosa impose la vérité de la réalité sur les fantasmes des individus.

Les deux récits principaux, en trois parties et cinquante-cinq courts chapitres, vont se superposer : un berger tangérois, Hamza, à la vie simple et aux rêves de richesse qui l'attend de l'autre côté du détroit de Gibraltar, et un voyageur colombien, Angel, qui a perdu son passeport et traîne dans la ville, dont l'errance administrative va le plonger dans une certaine langueur et accoutumance au pays. De nombreux personnages, d'un côté comme de l'autre, vont servir à croiser les deux vies, bien que de manière indirecte, puisque l'élément centrale de cette rencontre est une chouette achetée par Angel à un marchant ambulant dans la medina, qui va se blesser ensuite et sera soignée par Hamza.

Il y a une espèce de leçon cruelle dans ce livre, concernant l'essence de la rencontre, aujourd'hui.
Hamza dont le désir d'atteindre le Nord sera toujours refoulé à l'état d'illusion, même lorsque celui-ci viendra à lui, à la fin du roman, sous la forme d'une jeune archéologue française qu'a connu par ailleurs Angel, venant récupérer la chouette protégée par le berger, prête à faire le don de son corps jusqu'à ce qu'ils se dénudent et qu'elle voit dans le corps même de l'Autre qu'il est impossible de rien partager avec lui. Quant à Angel, qui croit pouvoir rester sur cette autre rive et vivre dans la condition exotique du contrebandier à la promesse de vie aventureuse, comprendra rapidement, échappant de justesse à la mort assassine, que cette condition n'est pas pour lui. Il perdra de plus, dans un mouvement parallèle et lointain, son travail, sa femme...
Les deux personnages auront raté leur rencontre. C'est qu'ils ne peuvent chacun rencontrer le monde de l'autre, peut-être parce que ce ne sont plus deux mondes différents (il n'y a plus d'Autre dans un certain sens) mais bien un monde faisant partie de l'autre et vice versa : le monde pauvre et sale de Hamza dont l'idéal est l'Europe riche et confortable ; le "tiers-monde" (j'emploie ce mot - avec des guillemets ! - qu'on devait utiliser encore je pense en 1999, année de première publication de ce livre, mais bien sûr pas pour Tanger...) "exotique" pour le touriste Angel en vacances (qui n'est pas européen dans ce roman, notons-le).
L'ironie de cet état des choses qui semble irréversible et aggravé avec le temps, c'est que cela se situe à Tanger, éminent lieu d'"échanges" entre le Nord et le Sud, lieu de transition aussi, où les personnages auraient pourtant volontiers troqué leurs identités, l'un pour le quitter, l'autre pour y rester.

Enfin, si l'on peut avoir de telles considérations à la lecture de ce livre, c'est principalement parce que Rodrigo Rey Rosa fait preuve d'une grande finesse dans l'écriture, d'une certaine élégance, assurément, et qu'il ne cède jamais au cliché, à l'atmosphère forcée, au trait exagéré. Il écrit avec des espaces et beaucoup de suggestion et ne fait heureusement pas le choix de la fabulation qui se voudrait justement faussement exotique. Rey Rosa est un grand voyageur qui a participé aux ateliers d'écriture de Paul Bowles dont celui-ci a traduits quelques uns de ses romans en anglais. Je serais enfin curieux de lire ses nouvelles, qui semblent incontournables, pour un auteur très considéré dans le monde hispanophone.

Roberto Bolaño (dans Entre parentesis, éd. Anagrama, 2004) conseille vivement Ningun lugar sagrado (éd. Seix Barral, 1998, il me semble encore non-traduit) "Ce livre est composé de courtes nouvelles, un format pour lequel Rey Rosa est un maître accompli, le meilleur de ma génération, une génération, d'un autre côté, qui a donné d'excellents novellistes." Il ajoute : "La prose de Rey Rosa est méthodique et sage. Elle ne dédaigne pas, à quelques moments, le fouet - ou mieux dit : le claquement lointain d'un fouet qu'on ne voit jamais - ni le camouflage. Ce n'est pas un maître de la résistance, mais une ombre, un rayon qui traverse brusquement l'espace de la normalité. Son élégance ne cause aucun tort à sa précision. Le lire, c'est apprendre à écrire et c'est aussi une invitation au plaisir pur de se laisser emporter par des histoires sinistres ou fantastiques."

La rive africaine est le septième livre de Rodrigo Rey Rosa traduit en français.

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par a.w. publié dans : bibliothèque
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