Charmé par
La Rive africaine de
Rodrigo Rey Rosa, je n'ai pu m'empêcher, encouragé par les
commentaires de Blanche D., d'aller voir de quoi cet auteur était capable. Je me décidai à plonger dans un texte relativement court, quatre-vingt pages, aéré mais d'une profondeur et d'une
invention indéniables. Et différent de
La Rive africaine, même si le style de
Rey Rosa ne l'est pas tant : toujours cette espace laissé au lecteur, et toujours cette
énigme qui plane sur le récit et qui ne cherche pas de conclusion là où on en attendait.
Le Projet (
Carcel de Arboles), publié en 1999 dans la collection L'Etrangère chez Gallimard, se déroule au plus profond de la forêt guatémaltèque. Derrière une maison coloniale,
toute blanche, Madame le docteur Pelcari a élaboré une invention digne du grand maître Martial Canterel dans sa villa de
Locus Solus, dans le roman éponyme de
Raymond
Roussel. Selon la théorie que la pensée succède au langage, aux mots (le roman s'ouvre avec une exergue de
Wittgenstein), elle a conçu une machine qui permet, dans un
dispositif que le lecteur suppose électro-organique mais dont il ne connaîtra pas le détail (au contraire, Canterel ne lésine jamais sur les détails du fonctionnement de ses dispositifs), de
reconstituer du langage, donc une pensée, à partir de cerveaux d'être vivants.
Des perroquets sont utilisés dans le dispositif qu'expérimente Pelcari au début de l'histoire. Sa machine lui sert à composer un poème que récitent les oiseaux de leur voix devenue unique, "une
seule émission de voix", bien qu'"infernale". La tentation est grande d'appliquer ce système à des créatures intelligentes : le conseiller d'Etat qui visite l'expérience (clandestine, faut-il le
préciser) de Pelcari est séduit par le projet, et imagine ce qui pourrait se passer avec des êtres humains.
- De combien d'individus auriez-vous besoin pour constituer un petit orchestre ? Doué de raison, bien entendu.
- Cela dépend, dit le docteur en se levant. (...) On pourrait en former un avec une dizaine d'individus. Mais le nombre d'ordres qu'il serait possible de leur donner réduirait leur intelligence à
celle d'un idiot. Avec cent, bien sûr, le niveau s'éleverait. Ce serait comme si vous auriez à votre service une bande de sauvages. Avec mille...
Si je me souviens bien, les machines de Canterel sont des oeuvres d'art. De savantes oeuvres d'art, leur objectif est purement esthétique, à la recherche d'une beauté absolue. La machine de
Pelcari, corrompue par le conseiller d'Etat, a finalement une visée politique, cela ira bien au-delà du récital de poésie. Sans l'appui du conseiller, Pelcari ne peut tenter de réaliser son
expérience, son rêve...
Nous saurons précisément si ce rêve est réalisable, moralement souhaitable ou non, peut-être monstrueux, dans le coeur du texte. Le postulat scientifique et la mise en bouche narrative se trouvent
dans le court prologue, que j'ai plus ou moins résumé. Le texte principal conte l'histoire du grain de sable qui enraye la machine et risque fort de la faire exploser.
Rey Rosa pose une ambiance tendue, étourdissante, à la limite d'un fantastique psychologique digne d'
Edgar Allan Poe, ou d'
Adolfo Bioy Casares,
dont
Le Projet fera penser à
L'Invention de Morel par certains aspects, et me souffle-t-on à l'oreille, à
Plan d'évasion. Encore une fois, comme pour
La Rive
africaine, le récit est court, mais très dense, et laisse de longues traces au fond du cervelet.
Par ailleurs, j'aimerais mettre en parallèle ce texte à
La colonie pénitentiaire de
Franz Kafka. Je ne sais pas à quelles conclusions cela peut mener, mais la machine de
Pelcari me semble être une image inversée de celle du commandant de la colonie...
Dans la nouvelle de
Kafka, le "voyageur" assiste à l'exécution d'un condamné mort, par une méthode élaborée par feu le commandant de l'île. Une machine de torture grave la peine du
condamné dans la chair de celui-ci, avant de lui ôter la vie après agonie. Le voyageur est pris à parti, l'"officier" chargé de la démonstration tente de le convaincre de la pertinence du procédé,
ce que refusera le voyageur. Dans un retournement de situation, l'officier prend la place du condamné et subit lui-même la peine. La machine s'emballe, l'appareil se détruit et tue l'officier.
Je vois la machine dans son rapport au langage de cette manière : la pensée (la justice, le droit) est antérieure au langage (la loi, la sentence) qui est considérée comme un acte - de justice
vis-à-vis du condamné à mort.
La machine de Pelcari fonctionne dans un sens diamétralement opposé : le conseiller d'Etat propose à Pelcari des condamnés à mort pour servir de cobaye (et les faire échapper ainsi à leur peine,
mais sans légitimité) pour cette expérience qui fait passer le langage avant la pensée. Voilà ce que dit le conseiller à Pelcari :
- Comme vous le savez, les hommes que je vais vous prêter son condamnés à mort, justement ou injustement, je ne sais pas. Je veux les sauver, bien que le risque que j'encours, si la chose est
découverte, soit grand. Je ne le fais pas par altruisme, mais parce que je ne crois pas à la peine de mort. En revanche, je crois au progrès.
La conclusion pourrait se trouver dans les dernières scènes de chaque histoires : les machines s'auto-détruisent toutes les deux ; le voyageur kafkaien reprend le bateau laissant l'île derrière lui
; quant à Pelcari, elle quitte la forêt pour la ville à bord d'un hélicoptère, n'emportant rien d'autre qu'un perroquet (qui n'aura au final pas bêtement répéter l'oeuvre de
Kafka
!).
Les deux récits sont comme deux fables qui se complètent et se contredisent car elles renversent l'une et l'autre le sens de chacune. Elles rappellent, par ailleurs et en dernier lieu, qu'elles
sont des machines littéraires indestructibles.
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