Celestial Pablum - Remedios Varo (1958)
Le Dégoût, du hondurien
Horacio Castellanos Moya,
Malacarne, de l'italien
Giosuè Calaciura et
Amuleto, du chilien
Roberto Bolaño sont édités par
Les Allusifs. Ces trois titres ont en commun leur longueur (romans de moins de 200 pages), leur forme de monologues hallucinés et hargneux, leurs déscriptions d'une société violente où règnent
l'hypocrisie et l'absurdité, leurs approches du coeur noir de l'homme, leur style digressif et pourtant touchant à l'essentiel à chaque phrase, la place nécessaire qu'ils donnent à la
littérature, à l'art, à la poésie. La liste n'est pas close.
Ils savent tous que cela ne sauvera pas du mal, de l'adversité et de la médiocrité, mais pour paraphraser Raphaëlle Rérolle au sujet de ceux de
Bolaño, qui use d'une formule plutôt adroite
: ces livres sont une manière d'y résister.
Je relis
Amuleto (140 pages) et le choc de la première lecture est reconduit lors de cette seconde.
La résistance est explicite et est incarnée par le personnage principal et narrateur : Auxilio Lacouture, uruguayenne de Montevideo qui débarque à Mexico dans les années soixante (elle ne se
rappelle pas précisément la date, peut-être 1967, 1965, ou bien 1962, "disons 1965") et qui en 1968 reste seule, coincée durant plusieurs jours dans les toilettes pour dames du quatrième étage de
la faculté de philosophie et de lettres, alors que l'armée et les
granaderos violent l'autonomie universitaire et embarquent professeurs, étudiants, personnel universitaire, "quels que
soient leur âge, leur sexe, leur état civil ou leur statut". Ce n'est pas le 18 septembre à l'université que l'armée fit le plus de dégâts, Auxilio le sait bien, c'est à Tlatelolco le 2 octobre,
un quartier de Mexico où le gouvernement massacra plusieurs centaines d'étudiants manifestants, dix jours avant l'ouverture des J.O. de Mexico, ce qui sonne singulièrement par ailleurs
aujourd'hui, quarante ans après, lorsqu'on entend les échos de le répression chinoise au Tibet, quelques semaines avant l'ouverture du plus important spectacle planétaire.
"Je l'ai su. J'ai su que je devais résister. [...] je me suis dit : Auxilio Lacouture, citoyenne de l'Uruguay, latino-américaine, poète et voyageuse, résiste."
Cette résistance constitue une légende dans certains milieux, "le DF allumé et le DF underground", mais aussi le milieu étudiant et le milieu des jeunes poètes mexicains, la légende de celle qui
résista à la violation de l'université par l'armée mexicaine.
La légende est accompagnée d'une figure, d'un visage.
Pedro Garfias, poète espagnol avant-gardiste de l'ultraisme au surréalisme mexicain, chez lequel Auxilio s'installe lorsqu'elle arrive à Mexico et fait des ménages tout en suivant le
travail du poète (et de son ami, le poète
Leon Felipe),
Pedro Garfias définit Auxilio dans les premières pages du livre comme "la version féminine du Quichotte". Auxilio est grande
et maigre, elle a une coupe à la prince Vaillant et l'âge d'avoir un enfant majeur. Dans les années qui suivirent 1968, elle perd les quatre dents de devant et ne les remplace pas. Comme une
blessure ouverte, ces dents perdues, ce trou, cette défiguration est le signe permanent de la mémoire des évènements de 1968 prête à ressurgir à n'importe quelle prise de parole ("...j'ai perdu
mes dents au Mexique comme j'avais perdu tant d'autres choses au Mexique"). Auxilio en a pleine conscience, elle sait que son acte de résistance est d'une importance capitale, qu'il est
nécessaire d'une certaine manière de le rappeler à la mémoire d'une génération perdue de jeunes poètes mexicains : "J'ai perdu mes dents sur l'autel des sacrifices humains." La paume de sa main
qu'elle plaque sur sa bouche lorsqu'elle parle lui donne un air de "conspiratrice ou d'un être étrange, mi-sulamite, mi-chauve-souris albinos". Plus que de la conspiration, je vois une grande
pudeur dans cet acte de retenir des paroles qui peuvent se transformer rapidement en un flot continu embrasant les voiles qui recouvrent les horreurs enfouies dans l'histoire récente du Mexique.
C'est qui se passe pourtant ici, les voiles de la mémoire s'embrasent.
J'imagine parfaitement Auxilio Lacouture enlever la main qui couvre sa bouche pour nous raconter cette histoire - il ne peut en être autrement - afin de laisser prolifiérer les anecdotes, les
souvenirs, les interprétations, les visions du futur, les fulgurances poétiques qui font de ses paroles quelque chose de caractéristique. Peut-être un chant. Et, pour conclure avant l'heure, "ce
chant, c'est notre amulette".
La voix, le visage édenté, le souvenir d'Auxilio est cette amulette, qui nous sert à conjurer les spectres les plus violents et les plus absurdes de la réalité, à nous, lecteurs, mais aussi aux
personnages qu'elle croise, qu'elle protège à vrai dire. Auxilio est "l'amie de tous les mexicains", mais elle est surtout "la mère de la poésie mexicaine". Elle vit chez les poètes
Garfias et
Felipe. Elle connaît les jeunes poètes mexicains. Elle cotoie des écrivains, des peintres, espagnols ou latino-américains exilés - en rêve ou en réalité : ainsi de
Remedios Varo, peintre surréaliste morte au Mexique en 1963, femme de
Benjamin Péret et amie de
Leonora Carrington, elle est citée par ailleurs dans
The Crying of Lot
49 de
Thomas Pynchon ; ainsi de
Lilian Serpas, poète salvadorienne qui se ventait d'avoir couché avec le
Che... Elle protège son préféré, Arturito Belano qui existe,
quant à lui, dans d'autres livres de
Bolaño, dans
Les Détectives Sauvages où il est l'un des personnages principaux, dans
La Piste de Glace réduit à l'initiale B., dans
une nouvelle des
Appels téléphoniques, et
Des Putains Meurtrières, et
La littérature nazie en Amérique, et probablement se trouve être le narrateur de
2666.
Arturo Belano, sorte d'alter-ego fictionnel de l'écrivain
Roberto Bolaño, qui concentre le mystère du récit, qui magnétise Auxilio et évidemment le lecteur. Les ponts sont lancés entre les
oeuvres de
Bolaño.
Amuleto paru après
Les Détectives Sauvages en est une excroissance baroque puisque l'histoire d'Auxilio débute dans ce dernier et prolifère ici, dans
un roman à part entière.
De cette "mère" de la poésie mexicaine, de cette oeuvre proliférante, on déduira cette généalogie imaginaire et fantasmée qui a tant d'importance chez
Bolaño : l'héritage ne passe pas par
le sang, il passe par la mémoire et les livres, par les souvenirs échangés et changeants et pourtant communs à une génération entière (la jeunesse mexicaine et latino-américaine et mondiale
réprimée par les totalitarismes ; peut-être la jeunesse planétaire de 68 dans
Amuleto), par la résistance à la violence politique, aux monstruosités de l'Histoire, par la douleur et la
mélancolie partagées face au Temps qui se reproduit, à la confusion du Temps, à la prolifération du Temps, aux ratures du Temps - à l'image d'
Héritage de l'écrivain secret et
inaccessible Archimboldi,
Pynchon de papier dans
2666, qui est un volumineux roman "empli de ratures et d'ajouts, de notes prolixes souvent illisibles en bas de page", qui
n'accepte en somme aucune lignée conventionnelle, propre, mais plutôt quelque chose d'hybride, de chaotique, de diagonale.
Un héritage qui passe par une culture commune, où le fait historique ne peut avoir la même importance que la transmission d'une oeuvre ou d'une figure littéraires : pour exemple, Auxilio
prophétise le sort d'écrivains majeurs du XXème siècle pour le XXIème ou plus, dans un liste ahurissante et quasi-comique (les listes narratives sont une marque de fabrique de
Bolaño,
rappelez-vous la liste des figures de rhétorique couplée à celle de l'argot de la baise à la fin des
Détectives Sauvages ; voyez la liste des phobies qu'Elvira Campos dresse à Juan de
Dios Martinez ou la liste des moyens de divination établie par la médium Florita Almada dans
2666) - funèbre litanie qui me fait penser qu'elle aurait pu être scandée par
Maria
Soudaïeva - contenant par exemple :
"Vladimir Maïakovski reviendra à la mode vers l'année 2150. James Joyce se réincarnera en un enfant chinois en 2124. Thomas Mann deviendra un pharmacien équatorien en 2101. [...]
Arno Schmidt renaîtra de ses cendres en 2085. Franz Kafka recommencera à être lu dans tous les tunnels d'Amérique latine en 2101. Witold Gombrowicz jouira d'une grande influence au-delà des
limites du Rio de La Plata vers 2098. Paul Celan renaîtra de ses cendres en 2113. André Breton resurgira des miroirs en 2071. Max Jacob cessera d'être lu, c'est-à-dire que son dernier lecteur
pourra en 2059."
Ce Temps en confusion s'accentue au fur et à mesure du discours délirant et proliférant d'Auxilio Lacouture. Fatiguée, affamée, seule dans les toilettes, elle n'a que la lune qui passe d'un
carreau à l'autre de la fenêtre pour marquer les heures. Elle en vient à confondre les années, les rêves et les souvenirs, elle ne sait plus si elle est folle ou non, elle hésite quelques fois à
se croire morte... Tout se mélange pour pointer doucement le long d'une ligne de fuite qui transcende toutes les contingences : la poésie et ses visions presque mystiques comme seul échappatoire
à une situation authentiquement sordide.
Ces visions poétiques sont aussi de nouveaux ponts vers les futurs oeuvres de
Bolaño, en particulier vers
2666 (certainement en germe à l'époque où
Bolaño écrit
Amuleto) qui ouvre à l'infini les possibilités narratives mais qui rassemble aussi et absorbe comme un trou noir toute l'énergie narrative déployée auparavant. On peut lire
Amuleto et y voir les prémisses de cette grande fresque tragique contemporaine qu'est
2666. Explicitement comme dans cette scène où Belano, San Epifanio et Lacouture se
retrouvent dans la colonia Guerrero qui, à cette heure, paraît "un cimetière de l'année 2666, un cimetière oublié sous une paupière morte ou inexistante, aux aquosités indifférentes d'un oeil qui
en voulant oublier quelque chose a fini par tout oublier." Si la
Note à la première édition de 2666 par
Ignacio Echevarria reprend cette évidente citation, elle ne mentionne pas
les visions prophétiques d'Auxilio Lacouture, plus loin dans le livre, qui culminent dans la scène finale et dantesque d'
Amuleto, qu'on ne peut que faire résonner avec l'Histoire
interminable contenue et en même temps déployée de
2666 :
"Et j'ai su que l'ombre qui glissait sur la grande vallée était formée d'une multitude de jeunes, une infinie légion de jeunes qui marchaient vers quelque part.
Je les ai vus. J'étais trop loin pour distinguer leurs visages. Mais je les ai vus. Je ne sais pas si c'étaient des jeunes de chair et d'os ou si c'étaient des fantômes. Mais je les ai vus.
[...]
Ils marchaient vers l'abîme. Je pense que je l'ai su dès que je les ai vus. Ombre ou masse d'enfants, ils marchaient vers l'abîme."
On ne peut s'empêcher de penser à la longue invocation de noms qui rythme presque mécaniquement le fil narratif de la quatrième partie de
2666, centrale et longue partie des crimes où
des centaines de jeunes femmes sont sacrifiées sur l'autel de la corruption, du pouvoir, de l'impunité, des trafics et de l'hypocrisie humaine.
*
Je voudrais encore parler de tragédie, des scènes récurrentes chez
Bolaño, de son humour, de mythologie, de jeunesse éternelle, de l'importance de l'initiation, d'amitié, d'humilité...
Je n'ai de loin pas tout dit.
En fait, je suis bavard et je n'ai rien dit du tout.
(De mon côté, j'ai eu soudain l'impression ne pas avoir vraiment saisi grand chose à Bolaño - c'est un peu attristant...)