Cet article est initialement paru sur le site du Fric-Frac Club. En
continuation à mon texte sur Amuleto, je le replace ici en intégralité, accompagné d'un portrait de Bolaño par
Loredano tiré d'un article d'El Pais. - a.w.
"Un hurlement traverse le ciel. Ce n'est pas la première fois, mais rien de comparable à ce qui se passe maintenant."
Thomas Pynchon - L'Arc-en-ciel de la gravité
"Et ce chant, c'est notre amulette."
Roberto Bolaño - Amuleto
Le chant d'Auxilio Lacouture (
Amuleto, Ed. Les Allusifs, 2002), ces paroles, cette
voix vive et cette pensée en ébullition, gorgée de souvenirs, d'anecdotes, de visions, de fulgurances poétiques est notre amulette. Une amulette qui nous protège de la médiocrité et de la bêtise,
de la facilité, de la violence et de la cruauté, de l'absurdité et de l'oubli, de la naïveté, de la vanité. De la laideur.
C'est une amulette extrêmement puissante.
Elle est puissante car Auxilio est une résistante, de surcroît exilée, un rôle qui lui tombe dessus avec tout le plomb du
fatum, une
figure dont on reconnaît l'importance, et ses paroles traversent sa main plaquée devant sa bouche édentée, jusqu'à ceux qui veulent bien s'approcher et tendre l'oreille
et donner un air conspirateur à la conversation : les jeunes poètes mexicains, les étudiants réprimés par l'armée mexicaine à l'automne 68, la jeune génération victime des dictatures des continents
latino-américains, la jeune génération victime de la banalité du crime et de la cruauté dans notre joyeuse démocratie planétaire, la jeunesse victime, et paradoxalement inépuisable, de ce siècle
absurde et monstrueux qu'est le XXème siècle.
On pourrait raisonnablement appliquer ce qui précède à chacun des titres de
Roberto Bolaño. Ils sont tous, en quelque sorte, des amulettes aux propriétés inestimables en plus
d'être des artefacts littéraires aux sens occultes et magiques (partant des procédés de romans de genre donnant à découvrir des destins croisés et hallucinants menant à des réflexions sur
l'Histoire et la mémoire pour parvenir à l'essentiel chez Bolaño, à mon sens : la poésie contre la laideur, l'amitié contre l'adversité, la transmission contre l'idiotie, etc... les pouvoirs de
l'amulette) dont les titres mêmes, pour la plupart, recèlent déjà un mystère.
Attachons-nous aujourd'hui à l'amulette majeure de son œuvre, celle qui absorbe comme un trou noir les précédentes et rayonne cependant de toute cette énergie accumulée : le roman posthume et
inachevé (seul manque le fait que l'auteur
rende son manuscrit à l'éditeur, la maladie l'emportant avant),
2666, qui vient de paraître en France, chez Christian Bourgois.
Notons que ce colossal roman ne donne pas la même impression en France qu'en Espagne d'écraser les précédents textes de
Bolaño. A cause, d'une part, de ses 1012 pages à peine plus
importantes que les 888 pages des
Détectives Sauvages (888 pages, qui préfiguraient déjà dans ce triple lemniscate renversé le caractère de labyrinthe
infini de son oeuvre) ; et d'autre part de leur parution très rapprochée (deux ans à peine). En France, la plupart des romans de
Bolaño, plutôt courts, sont parus avant
Les Détectives Sauvages, et rien entre celui-ci et
2666. On pourra donc croire que Bolaño est habitué à ce type de
romans énormes (peu de lecteurs français avaient découvert
Bolaño avant
Les Détectives Sauvages). Il n'en est rien si l'on observe l'ordre
de publication en Espagne.
En Espagne, Anagrama a publié
Los Detectives Salvajes en 1998, suivi d'une dizaine de livres jusqu'à
2666 en 2004.
Los Detectives Salvajes est un livre imposant, certes (616 pages, bien moins que la version française), mais
2666,
six ans plus tard, comporte 1120 pages, presque le double ! Il faut donc avoir en tête que
Bolaño, qui a publié une quinzaine de livres de son vivant, était plutôt considéré comme
un écrivain de textes relativement courts, un nouvelliste et un poète.
2666 vient contredire cette image et prouve l'ambition totalisante de son œuvre. Il
est important de reconnaître cette figure de l'œuvre totalisante, du roman-monstre, du roman-total, du livre-univers pour comprendre l'enjeu et l'importance de
2666.
C'est peut-être avec ce livre aussi que l'énigme du titre est la plus difficile à résoudre.
Ignacio Echevarria dans sa
Note à la première édition
de 2666 donne la plus évidente des explications concernant le titre. "Ce chiffre énigmatique, 2666 - une date, en réalité -, qui agit comme un point de fuite à partir duquel s'ordonnent les
différentes parties du romans. Sans ce point de fuite, la perspective de l'ensemble resterait faussée, non résolue, suspendue dans le néant."
2666 est
composé de cinq parties qui peuvent se lire séparément mais qui se répondent toutes entre elles. Une autre manière de jouer de la fragmentation, comme il l'avait fait par ailleurs pour
Les Détectives Sauvages, et comme il le fait en réalité en élaborant une somptueuse esthétique du fragment dans toute son œuvre. Cette date est donnée dans
Amuleto, citée par
Echevarria (mais tout lecteur d'
Amuleto l'aura remarquée) : Arturo Belano, Ernesto San
Epifanio et Auxilio Lacouture se retrouvent à un moment donné dans la colonia Guerrero, à Mexico, qui à cette heure paraît "un cimetière de l'année 2666, un cimetière oublié sous une paupière morte
ou inexistante, aux aquosités indifférentes d'un oeil qui en voulant oublier quelque chose a fini par tout oublier."
Cette première piste n'est pas la seule. D'autres indices, plus subtils, sont disséminés au fil de l'œuvre du chilien. On pourrait jouer au détective sauvage, lecteur passionné ou universitaire
chevronné (par ailleurs des personnages de
Bolaño, dans la première partie de
2666, particulièrement) et remonter le fil d'une généalogie
complexe, d'un héritage diagonale, affolant, pour tenter d'approcher le mystère de
2666. (
Echevarria ajoute : "Le moment viendra où l'on
suivra la piste de ces premiers indices", et nous en chercherons bien sûr de nouvelles). Il est évident cependant que toute initiation présuppose de faire deux fois le chemin, ce que nous pousse à
faire
Bolaño en lisant ses histoires qui se répètent mais jamais du même point de vue, du même angle.
Le chemin de
2666 nous mène dans le désert du Sonora, à la frontière du Mexique et des États-Unis, dans cet endroit-limite qui rassemble toutes les
histoires du roman, et qui attire celles des précédents (
Les Détectives Sauvages s'achève au milieu de ce désert, mais le Sonora semble agir comme une
miniaturisation du monde, échos des mille autres lieux évoqués dans les différents livres de
Bolaño). Ce désert, au milieu duquel se trouve la ville-frontière de Santa Teresa,
rejette à ses abords des nuées de cadavres, comme une image du XXème siècle moderne et progressiste qui peut être vu comme l'accumulation des plus importants massacres dans les marges de
l'Histoire. Le Sonora devient alors le centre occulte de
2666 et de l'oeuvre de
Bolaño, l'oeil du cyclone géographique au coeur des
mouvements multiples des personnages, ceux qui disparaissent, ceux que l'on cherche, ceux que l'on rencontre, ceux que l'on accompagne.
2666 fonctionne ainsi autour de ce pôle géographique, certainement métaphysique. Mais un pôle n'a de sens que par les lignes qui s'y croisent ou qui en
sourdent. Ce sont les vies des personnages, les destinées qui remplissent ce rôle.
Le peuple bolaño, dont
certains représentants sont constamment sur la route, dans le sillage d'un autre : Cesarea Tinajero recherchée par Arturo Belano et Ulises Lima dans
Les Détectives
Sauvages, Carlos Wieder poursuivi par le narrateur d'
Etoile Distante, Sebastian Urrutia Lacroix en chasse de lui-même -
du Chili sous la dictature en réalité - dans
Nocturne du Chili...
Benno von Archimboldi par les critiques dans
2666.
Dans
2666, le mouvement général se fait dans les traces de l'écrivain allemand, Archimboldi. De "la partie des critiques", la première, où l'on voit quatre
universitaires chassant l'oeuvre de l'écrivain, à la dernière, "la partie d'Archimboldi", qui raconte les années d'apprentissage de celui-ci, on suit le fil invisible de sa vie qui nous mène par
ellipses et obliques à Santa Teresa.
Cette idée constante de la recherche, provient certainement de l'affection qu'avait
Bolaño pour le genre policier, qu'il détourne dès son premier livre publié, écrit en
collaboration avec
Antoni Garcia Porta,
Consejos de un discipulo de Morrison a un fanático de Joyce (1984) (non-traduit). Ce sont
régulièrement pour ne pas dire toujours de courses poursuites autour de la littérature et autour de la mémoire que
Bolaño nous donne à lire. Au point que le lecteur lui-même
devient un véritable traqueur, accompagnant le traqué et le traquant.
Parmi ces multiples traques, ou plutôt quêtes (qui ont plus à voir finalement avec l'initiation, ou avec la quête chevaleresque, qu'avec l'élucidation d'une énigme policière) il s'en trouve une -
qui bien sûr nous amène au cœur du Sonora de
2666 - qui se dégage amplement du reste de la toile de destins composée par
Bolaño. Elle a
pour objet les traces laissées par un personnage en particulier, Arturo Belano, double fictionnel de l'auteur et protagoniste récurrent de nombreux livres, mais aussi ombre fugitive de nombreux
autres. Cette traque, qui est peut-être celle que mène
Bolaño envers lui-même recherchant sa propre identité (les moments autobiographiques et les anecdotes réelles sont un vaste
matériau qui lui sert à composer ses histoires) et faisant preuve ainsi d'une humilité surprenante (puisqu'il laisse tout à son double Belano, la gloire éventuelle et la vanité probable que peut
produire une œuvre telle), est pour le moins adressée au lecteur. Belano est une espèce de surnarrateur, comme le dirait
Volodine, de l'oeuvre toute entière. Narrateur omniscient,
quoique sa connaissance opère par fragments ; mémoire générale bien que sélective de la foule de personnages. Dans la
Note d'
Echevarria, il
est précisé que
Bolaño a laissé dans quelque commentaire relatif à
2666 la mention "Le narrateur de
2666 est Arturo Belano." On veut bien le croire, car d'une manière presque ironique
Bolaño poursuit dans
2666
son travail de cohérence générale en incorporant des ramifications, des liens avec ses autres textes. Ainsi, il n'est pas question ici d'utiliser un matériau littéraire précédent pour le recycler,
mais bien de donner un nouveau sens à ce matériau en l'insérant dans une nouvelle forme romanesque.
"L'Amérique Latine l'appelait et il continua à se glisser dans les mots du sacrifice jusqu'à disparaître, jusqu'à ne plus laisser de trace."
Cette citation tirée de
Des putains meurtrières pourrait dévoiler le rôle, ou la trajectoire que prend Arturo Belano, personnage démiurge. Celui par lequel
doit passer toute la beauté du monde et en même temps en supporter tout le tragique, avant de disparaître réellement derrière les voiles de la dernière fiction, poussière d'encre et de papier
rendue au désert de Sonora comme le dernier sacrifice superstitieux qu'aurait réalisé son auteur, pour faire réapparaître celui qui a tout orchestré depuis le début, l'auteur lui-même, et qui n'est
plus dorénavant présent pour poursuivre une oeuvre qui se trouvait être en pleine maturité et encore incroyablement prometteuse. Guidé sans aucun doute par la folie, le lecteur saura porter
l'amulette
Bolaño suspendue à son cou afin de conjurer l'oubli fatal auquel chaque chose est avec le temps vouée, par-dessus tout en littérature.
On peut évidement lire
2666 sans rien avoir lu d'autre de notre auteur. On peut évidement avoir lu tout et littéralement découvrir
Roberto
Bolaño avec
2666. Ce qui est nécessaire dans tout les cas, c'est de lire ce géant, de lire ce livre gigantesque, de lire et relire et relire et
lire encore, parce que des oeuvres de cette importance il n'y en a pas tous les cent-sept ans. On a dit des
Détectives Sauvages qu'il y avait un avant et un
après. Il est évident que
Bolaño marque quelque chose dans l'histoire de la littérature, mais ce n'est pas cela l'essentiel. L'essentiel, c'est que
Bolaño marque
de manière définitive la vie d'un lecteur, qui se trouve être de plus, je n'ai pas peur de l'affirmer, tout lecteur qui lira
2666.
*
Roberto Bolaño ouvrira les paupières des lecteurs d'un coup de talon, y glissera un grain de sable des cimetières futurs qui seront de vastes
déserts et resurgira des miroirs en 2666.
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