Vendredi 4 avril 2008
Cet article est initialement paru sur le site du Fric-Frac Club. En continuation à mon texte sur Amuleto, je le replace ici en intégralité, accompagné d'un portrait de Bolaño par Loredano tiré d'un article d'El Pais. - a.w.


"Un hurlement traverse le ciel. Ce n'est pas la première fois, mais rien de comparable à ce qui se passe maintenant."
Thomas Pynchon - L'Arc-en-ciel de la gravité

"Et ce chant, c'est notre amulette."
Roberto Bolaño - Amuleto


Le chant d'Auxilio Lacouture (Amuleto, Ed. Les Allusifs, 2002), ces paroles, cette voix vive et cette pensée en ébullition, gorgée de souvenirs, d'anecdotes, de visions, de fulgurances poétiques est notre amulette. Une amulette qui nous protège de la médiocrité et de la bêtise, de la facilité, de la violence et de la cruauté, de l'absurdité et de l'oubli, de la naïveté, de la vanité. De la laideur.
C'est une amulette extrêmement puissante.
Elle est puissante car Auxilio est une résistante, de surcroît exilée, un rôle qui lui tombe dessus avec tout le plomb du fatum, une figure dont on reconnaît l'importance, et ses paroles traversent sa main plaquée devant sa bouche édentée, jusqu'à ceux qui veulent bien s'approcher et tendre l'oreille et donner un air conspirateur à la conversation : les jeunes poètes mexicains, les étudiants réprimés par l'armée mexicaine à l'automne 68, la jeune génération victime des dictatures des continents latino-américains, la jeune génération victime de la banalité du crime et de la cruauté dans notre joyeuse démocratie planétaire, la jeunesse victime, et paradoxalement inépuisable, de ce siècle absurde et monstrueux qu'est le XXème siècle.

On pourrait raisonnablement appliquer ce qui précède à chacun des titres de Roberto Bolaño. Ils sont tous, en quelque sorte, des amulettes aux propriétés inestimables en plus d'être des artefacts littéraires aux sens occultes et magiques (partant des procédés de romans de genre donnant à découvrir des destins croisés et hallucinants menant à des réflexions sur l'Histoire et la mémoire pour parvenir à l'essentiel chez Bolaño, à mon sens : la poésie contre la laideur, l'amitié contre l'adversité, la transmission contre l'idiotie, etc... les pouvoirs de l'amulette) dont les titres mêmes, pour la plupart, recèlent déjà un mystère.

Attachons-nous aujourd'hui à l'amulette majeure de son œuvre, celle qui absorbe comme un trou noir les précédentes et rayonne cependant de toute cette énergie accumulée : le roman posthume et inachevé (seul manque le fait que l'auteur rende son manuscrit à l'éditeur, la maladie l'emportant avant), 2666, qui vient de paraître en France, chez Christian Bourgois.
Notons que ce colossal roman ne donne pas la même impression en France qu'en Espagne d'écraser les précédents textes de Bolaño. A cause, d'une part, de ses 1012 pages à peine plus importantes que les 888 pages des Détectives Sauvages (888 pages, qui préfiguraient déjà dans ce triple lemniscate renversé le caractère de labyrinthe infini de son oeuvre) ; et d'autre part de leur parution très rapprochée (deux ans à peine). En France, la plupart des romans de Bolaño, plutôt courts, sont parus avant Les Détectives Sauvages, et rien entre celui-ci et 2666. On pourra donc croire que Bolaño est habitué à ce type de romans énormes (peu de lecteurs français avaient découvert Bolaño avant Les Détectives Sauvages). Il n'en est rien si l'on observe l'ordre de publication en Espagne.
En Espagne, Anagrama a publié Los Detectives Salvajes en 1998, suivi d'une dizaine de livres jusqu'à 2666 en 2004. Los Detectives Salvajes est un livre imposant, certes (616 pages, bien moins que la version française), mais 2666, six ans plus tard, comporte 1120 pages, presque le double ! Il faut donc avoir en tête que Bolaño, qui a publié une quinzaine de livres de son vivant, était plutôt considéré comme un écrivain de textes relativement courts, un nouvelliste et un poète. 2666 vient contredire cette image et prouve l'ambition totalisante de son œuvre. Il est important de reconnaître cette figure de l'œuvre totalisante, du roman-monstre, du roman-total, du livre-univers pour comprendre l'enjeu et l'importance de 2666.

C'est peut-être avec ce livre aussi que l'énigme du titre est la plus difficile à résoudre. Ignacio Echevarria dans sa Note à la première édition de 2666 donne la plus évidente des explications concernant le titre. "Ce chiffre énigmatique, 2666 - une date, en réalité -, qui agit comme un point de fuite à partir duquel s'ordonnent les différentes parties du romans. Sans ce point de fuite, la perspective de l'ensemble resterait faussée, non résolue, suspendue dans le néant." 2666 est composé de cinq parties qui peuvent se lire séparément mais qui se répondent toutes entre elles. Une autre manière de jouer de la fragmentation, comme il l'avait fait par ailleurs pour Les Détectives Sauvages, et comme il le fait en réalité en élaborant une somptueuse esthétique du fragment dans toute son œuvre. Cette date est donnée dans Amuleto, citée par Echevarria (mais tout lecteur d'Amuleto l'aura remarquée) : Arturo Belano, Ernesto San Epifanio et Auxilio Lacouture se retrouvent à un moment donné dans la colonia Guerrero, à Mexico, qui à cette heure paraît "un cimetière de l'année 2666, un cimetière oublié sous une paupière morte ou inexistante, aux aquosités indifférentes d'un oeil qui en voulant oublier quelque chose a fini par tout oublier."

Cette première piste n'est pas la seule. D'autres indices, plus subtils, sont disséminés au fil de l'œuvre du chilien. On pourrait jouer au détective sauvage, lecteur passionné ou universitaire chevronné (par ailleurs des personnages de Bolaño, dans la première partie de 2666, particulièrement) et remonter le fil d'une généalogie complexe, d'un héritage diagonale, affolant, pour tenter d'approcher le mystère de 2666. (Echevarria ajoute : "Le moment viendra où l'on suivra la piste de ces premiers indices", et nous en chercherons bien sûr de nouvelles). Il est évident cependant que toute initiation présuppose de faire deux fois le chemin, ce que nous pousse à faire Bolaño en lisant ses histoires qui se répètent mais jamais du même point de vue, du même angle.
Le chemin de 2666 nous mène dans le désert du Sonora, à la frontière du Mexique et des États-Unis, dans cet endroit-limite qui rassemble toutes les histoires du roman, et qui attire celles des précédents (Les Détectives Sauvages s'achève au milieu de ce désert, mais le Sonora semble agir comme une miniaturisation du monde, échos des mille autres lieux évoqués dans les différents livres de Bolaño). Ce désert, au milieu duquel se trouve la ville-frontière de Santa Teresa, rejette à ses abords des nuées de cadavres, comme une image du XXème siècle moderne et progressiste qui peut être vu comme l'accumulation des plus importants massacres dans les marges de l'Histoire. Le Sonora devient alors le centre occulte de 2666 et de l'oeuvre de Bolaño, l'oeil du cyclone géographique au coeur des mouvements multiples des personnages, ceux qui disparaissent, ceux que l'on cherche, ceux que l'on rencontre, ceux que l'on accompagne.

2666 fonctionne ainsi autour de ce pôle géographique, certainement métaphysique. Mais un pôle n'a de sens que par les lignes qui s'y croisent ou qui en sourdent. Ce sont les vies des personnages, les destinées qui remplissent ce rôle. Le peuple bolaño, dont certains représentants sont constamment sur la route, dans le sillage d'un autre : Cesarea Tinajero recherchée par Arturo Belano et Ulises Lima dans Les Détectives Sauvages, Carlos Wieder poursuivi par le narrateur d'Etoile Distante, Sebastian Urrutia Lacroix en chasse de lui-même - du Chili sous la dictature en réalité - dans Nocturne du Chili... Benno von Archimboldi par les critiques dans 2666.
Dans 2666, le mouvement général se fait dans les traces de l'écrivain allemand, Archimboldi. De "la partie des critiques", la première, où l'on voit quatre universitaires chassant l'oeuvre de l'écrivain, à la dernière, "la partie d'Archimboldi", qui raconte les années d'apprentissage de celui-ci, on suit le fil invisible de sa vie qui nous mène par ellipses et obliques à Santa Teresa.
Cette idée constante de la recherche, provient certainement de l'affection qu'avait Bolaño pour le genre policier, qu'il détourne dès son premier livre publié, écrit en collaboration avec Antoni Garcia Porta, Consejos de un discipulo de Morrison a un fanático de Joyce (1984) (non-traduit). Ce sont régulièrement pour ne pas dire toujours de courses poursuites autour de la littérature et autour de la mémoire que Bolaño nous donne à lire. Au point que le lecteur lui-même devient un véritable traqueur, accompagnant le traqué et le traquant.

Parmi ces multiples traques, ou plutôt quêtes (qui ont plus à voir finalement avec l'initiation, ou avec la quête chevaleresque, qu'avec l'élucidation d'une énigme policière) il s'en trouve une - qui bien sûr nous amène au cœur du Sonora de 2666 - qui se dégage amplement du reste de la toile de destins composée par Bolaño. Elle a pour objet les traces laissées par un personnage en particulier, Arturo Belano, double fictionnel de l'auteur et protagoniste récurrent de nombreux livres, mais aussi ombre fugitive de nombreux autres. Cette traque, qui est peut-être celle que mène Bolaño envers lui-même recherchant sa propre identité (les moments autobiographiques et les anecdotes réelles sont un vaste matériau qui lui sert à composer ses histoires) et faisant preuve ainsi d'une humilité surprenante (puisqu'il laisse tout à son double Belano, la gloire éventuelle et la vanité probable que peut produire une œuvre telle), est pour le moins adressée au lecteur. Belano est une espèce de surnarrateur, comme le dirait Volodine, de l'oeuvre toute entière. Narrateur omniscient, quoique sa connaissance opère par fragments ; mémoire générale bien que sélective de la foule de personnages. Dans la Note d'Echevarria, il est précisé que Bolaño a laissé dans quelque commentaire relatif à 2666 la mention "Le narrateur de 2666 est Arturo Belano." On veut bien le croire, car d'une manière presque ironique Bolaño poursuit dans 2666 son travail de cohérence générale en incorporant des ramifications, des liens avec ses autres textes. Ainsi, il n'est pas question ici d'utiliser un matériau littéraire précédent pour le recycler, mais bien de donner un nouveau sens à ce matériau en l'insérant dans une nouvelle forme romanesque.

"L'Amérique Latine l'appelait et il continua à se glisser dans les mots du sacrifice jusqu'à disparaître, jusqu'à ne plus laisser de trace."
Cette citation tirée de Des putains meurtrières pourrait dévoiler le rôle, ou la trajectoire que prend Arturo Belano, personnage démiurge. Celui par lequel doit passer toute la beauté du monde et en même temps en supporter tout le tragique, avant de disparaître réellement derrière les voiles de la dernière fiction, poussière d'encre et de papier rendue au désert de Sonora comme le dernier sacrifice superstitieux qu'aurait réalisé son auteur, pour faire réapparaître celui qui a tout orchestré depuis le début, l'auteur lui-même, et qui n'est plus dorénavant présent pour poursuivre une oeuvre qui se trouvait être en pleine maturité et encore incroyablement prometteuse. Guidé sans aucun doute par la folie, le lecteur saura porter l'amulette Bolaño suspendue à son cou afin de conjurer l'oubli fatal auquel chaque chose est avec le temps vouée, par-dessus tout en littérature.

On peut évidement lire 2666 sans rien avoir lu d'autre de notre auteur. On peut évidement avoir lu tout et littéralement découvrir Roberto Bolaño avec 2666. Ce qui est nécessaire dans tout les cas, c'est de lire ce géant, de lire ce livre gigantesque, de lire et relire et relire et lire encore, parce que des oeuvres de cette importance il n'y en a pas tous les cent-sept ans. On a dit des Détectives Sauvages qu'il y avait un avant et un après. Il est évident que Bolaño marque quelque chose dans l'histoire de la littérature, mais ce n'est pas cela l'essentiel. L'essentiel, c'est que Bolaño marque de manière définitive la vie d'un lecteur, qui se trouve être de plus, je n'ai pas peur de l'affirmer, tout lecteur qui lira 2666.

*

Roberto Bolaño ouvrira les paupières des lecteurs d'un coup de talon, y glissera un grain de sable des cimetières futurs qui seront de vastes déserts et resurgira des miroirs en 2666.



par a.w. publié dans : bibliothèque
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