Svetislav Basara récidive !
Basara, c'est une espèce de chimère littéraire : le jeu de jambes de Beckett, spécialiste du surplace absolu ; les bras de Ionesco, avec lesquels c'est la jonglerie permanente ;
le coeur de Borges, c'est dire au bord de l'abîme métaphysique sans sourciller d'un poil ; les épaules de Kafka, qui projette l'ombre sur la scène narrative ; l'estomac de
Cioran, à encaisser les sales coups du néant... et dans la tête, quelques lutteurs de poids : Darwin, Freud, Marx et Nietzsche sur un ring, à se refiler des
coups de lattes.
Basara est né en 1953 en Serbie, et ses livres, c'est un peu Bip Bip et le Coyote faisant la course au dessus du précipice post-moderne.
Mais je n'aimerais pas compliquer quelque chose qui ne l'est pas. Les livres de Basara, et en particulier Perdu dans un supermarché (Les Allusifs, paru en mai) ne sont pas
difficiles. Déroutants, farfelus, loufoques, je le concède, intelligents, ingénieux mais jamais décourageants. C'est d'ailleurs plutôt l'inverse : la drôlerie dont fait preuve Basara sert
de porte d'entrée à un univers truffé de sophismes radicaux, de démonstrations par l'absurde, de rhétoriques tordues et de grammaires sauvages. Les personnages se révoltent contre leur auteur,
les histoires se délitent, les mots jouent de drôles de tours ("Je me suis assis sur QUELQUE CHOSE - d'incliné, c'est pourquoi je l'écris en italique (...) Je me suis levé et j'ai remis
d'aplomb ce QUELQUE CHOSE sur lequel j'étais assis, si bien que c'était maintenant QUELQUE CHOSE" p132). Basara, c'est quelque chose.
Dans Perdu dans un supermarché, le lecteur aura droit à un exposé complet sur la métaphysique du football, à des conversations théologiques dans des lieux fort peu religieux (comme un
supermarché, justement), à des crimes parfaits imparfaits, à des courses poursuites euphorisantes (qui ne sont pas sans faire écho à celle du remarquablissime La bouche pleine de terre
du compatriote Scepanovic, reparu il y a peu en Motifs, et aussi à L'Age d'homme accompagné d'autres nouvelles), à des explosions ou des dégonflements d'egos, à des traversées de
l'effroyable Bardo... Il aura aussi à faire à Bob Horn et au Dr Wong, à Sandoz, indéfectible ami du narrateur et résolveur de questionnements existentiels, à Anna, la jeune femme de rêves
omniprésente, à Michel Butor, Emmanuel Kant et Agatha Christie.
Perdu dans un supermarché est aussi une manière de continuation aux Histoires en disparitions paru chez Gaïa en 2001 (envers lequel ce nouveau recueil multiplie les clins d'oeil).
Il était question dans celui-ci de la disparition du sujet - le narrateur et la narration laissaient peu à peu la place à... rien. Dans ce nouveau recueil, la rhétorique de l'absurde est poussée
à son comble et nous mène au coeur du néant, où rien rien rien, sinon l'humour, remplit le vide des mots, le vide des sens, le vide de l'existence, le vide, le vide, rien, rien. RIEN. R. I. E. N.
RRRIIIEEENNN.
Si vous ne savez pas quoi lire, ne lisez RIEN d'autre, lisez Basara.
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