Mardi 10 juin 2008
Il y a exactement deux semaines, j'ai assisté à Paris à une première mise en bouche de la "rentrée littéraire" 2008 (première de la saison, les réunions professionnelles de présentation de la rentrée vont se succéder dorénavant jusqu'aux premiers offices d'août, c'est à dire dans le jargon, les premières salves de parutions). Le Seuil (la structure de diffusion-distribution et non la structure éditoriale) invitait au Lutetia les libraires de Paris et de Province à la présentation d'une vingtaine d'éditeurs de littérature du catalogue. La journée, entrecoupée d'une pause matinale et d'un buffet, a commencé à 9h30 pour s'achever à 16h30.
Long marathon d'attention pour les libraires, ce fut aussi un exercice de sprint pour chacun des éditeurs qui, en un quart d'heure à une demi-heure, devait séduire leurs premiers lecteurs en faveur des livres qu'ils s'apprêtent respectivement à publier.
Au programme, dans l'ordre d'apparition : Minuit, Corti, Tristram, Phébus, L'Aube, Arléa, Métailié, Christian Bourgois, Laurence Teper, Le Passage, Philippe Rey, Galaade, La Différence, Buchet-Chastel, Maren Sell, Noir sur Blanc, Zulma, Anatolia, Le Castor Astral, La Volte et Infolio.
Le buffet fut certainement le moment le plus agréable. Avec mes collègues Gilles Millon de L'Usage du Monde à Strasbourg et Jean-François Vincenti de la Librairie Vincenti à Haguenau, nous y avons croisé plusieurs éditeurs de manière moins formelle, et engagé quelques discussions, en particulier avec Sylvie Martigny et Jean-Hubert Gaillot des Editions Tristram, avec qui ça a abondement causé de Julian Rios, Arno Schmidt et des deux ouvrages de Mark Twain traduits par Bernard Hoepffner à paraître en septembre : à redécouvrir, deux classiques excessivement mal connus en France et pour cause, Les Aventures de Tom Sawyer et, particulièrement, Les Aventures de Huckleberry Finn n'existent qu'en versions tronquées et dans des traductions très datées... nous en avons déjà touché un mot sur le Fric-Frac Club en mars.

Mark Twain

Au sortir de la réunion, il restait à soulever un sac bourré d'une trentaine d'épreuves et services de presse, complétant ainsi le marathon par une épreuve de pesée en milieu suburbain, peut-être l'épreuve la plus difficile de la journée (sans compter la pluie qui n'a pas hésité à y mettre du sien).
Je laissai Gilles non loin du Flore - faire les malins nous aura coûté 9 euros le demi - et me dirigeai tranquilement vers la fin de journée. Du moins, c'est ce que je croyais à ce moment là. Un dernier détour avant de rentrer au bercail devait m'emmener à l'Hôtel Massa où Les Allusifs, La Fosse aux Ours, L'Esprit des Péninsules et Balland allaient faire leur présentation à eux.
Je ne voulais sincèrement pas tarder, le réveil tôt le jour même et celui prévu le lendemain ne m'avaient pas enchanté. J'y ai cependant fait des rencontres, qui ont quelque peu modifié mon programme.

Par l'intermédiaire de Brigitte Bouchard (Les Allusifs), j'ai eu le plaisir de rencontrer Robert Amutio, le traducteur, entre autres, de Roberto Bolaño avec qui nous avons engagé une discussion qui s'est finie bien plus tard que prévu, d'autant plus qu'elle se poursuivit peu après avec Gabriel Iaculli, traducteur de nombreux écrivains de langue espagnole (nous lui devons avec Benito Pelegrin l'Opiano Licario de Lezama Lima, ou des livres de Juan Rulfo, de Fernando Vallejo, de Rodrigo Fresan, de Mario Bellatin, de Sergio Pitol...) et d'auteurs serbes, avec Gojko Lukic qui était aussi présent (comme Svetislav Basara, Goran Petkovic ou encore Milorad Pavic...). Après avoir entendu les traducteurs sur leurs travaux, sur leur manière de travailler, nous avons discuter, assez longuement il faut dire, de littérature latino-américaine ou espagnole, traduite ou non, et je me ronge aujourd'hui les doigts de ne pas avoir noté la moitié des noms évoqués.

Roberto Bolaño

Robert Amutio était à Paris car il intervenait le lendemain matin dans l'émission Les Mardis Littéraires sur France Culture, animée par Pascale Casanova. Le sujet du jour concernait 2666 de Roberto Bolaño, paru en mars, et dont nous avons longuement parlé, et continuerons certainement à le faire, ici ou ailleurs.
Etaient aussi présents à l'émission, Lionel Ruffel, qui entre autres activités est auteur d'une monographie sur Volodine parue l'année dernière et co-éditeur chez Verdier des deux ouvrages de Lutz Bassmann parus en mai, ainsi que Karim Benmiloud, maître de conférences à Bordeaux 3, qui a co-dirigé Les astres noirs de Roberto Bolaño (2007) parus au Presses Universitaires de Bordeaux.

Je reviens sur cette émission qui, si elle a été trop malheureusement focalisée sur la quatrième partie de 2666 et a donné énormément d'importance aux crimes de Santa Teresa, a tout de même permis à Robert Amutio d'évoquer son travail de traducteur et le travail d'écriture de Bolaño, et à Ruffel de partager quelques analyses fines sur l'oeuvre du Chilien. Karim Benmiloud a plutôt présenté 2666 et son auteur, élément nécessaire cependant pour les auditeurs non-familiers de Bolaño.

Voici quelques éléments, dans le désordre, qui m'ont semblé intéressants :
  • Robert Amutio dit regretter ne pas avoir traduit Amuleto (la traduction a été effectuée par Emile et Nicole Martel aux Allusifs, 2002), l'un de ses texte favoris, le seul qu'il n'a pas traduit (et qui vient de reparaître en Motifs, je le signale au passage) ;
  • [RA] Bolaño a commencé à rédiger 2666 en 2001 ;
  • [RA] la part d'inachevé de 2666 concerne essentiellement la partie des crimes : celle-ci s'étale de 1993 à 1997, et Bolaño prévoyait de la poursuivre jusqu'en 2002, ainsi aurions-nous dû compter 200 à 300 pages supplémentaires... nous n'oserons pas imaginer le nombre de cadavres qui se seraient ajoutés à ceux déjà présents ;
  • [RA] cet inachèvement aurait permis, sans doute, à Bolaño de poursuivre les histoires des personnages bien vivants, quelque chose qui lui tenait à coeur... il estimait avoir devant lui encore une année de travail ;
  • [RA] le lecteur espagnol se trouve confronté à un texte qui lui échappe, tant Bolaño joue sur les espagnols (le castillan, le péruvien, le chilien, le mexicain, leurs argots et accents respectifs) et s'amuse même quelque fois à inventer des formes d'argots (pour le mexicain notament, "certains mots n'existent pas, sont des inventions de Bolaño" !) ;
  • ces différents niveaux de langue, ces subtilités échappent au lecteur français, Amutio ayant fais le choix de lisser quelque peu le texte (il n'allait pas traduire pour marquer les nuances en "chti ou en québéquois") ;
  • Pascale Casanova parle d'une accessibilité de la langue de Bolaño, comme si on se trouvait en face d'une "absence de style", Amutio répond que cette "absence de style" est justement une marque de fabrique de l'auteur (le jeu des niveaux de langue en est un témoin, je précise) : "Bolaño avait l'habitude d'écrire un premier jet et puis de passer des mois ou des années à retravailler son texte. Cette "absence de style" est absolument voulue". Bolaño joue "de la parodie et du pastiche", il a une "volonté de transgresser les genres" (par exemple, la première partie (des critiques) tiendrait du campus novel, de la comédie de moeurs, ou "la troisième partie (de Fate) est un hommage à Ellroy d'une certaine manière") ;
  • [RA] Bolaño travaillait sur plusieurs projets à la fois (Le Gaucho Insupportable, recueil remis à son éditeur juste avant sa mort, en parallèle à 2666 : on verra par exemple un fort lien entre la nouvelle "Le Policier des souris" et "La partie des Crimes") ;
  • [KB] Il est possible de tirer les origines de 2666 dès 1996 dans La littérature nazie en Amérique : l'écrivain nazi (fictif) (et j'ajoute, schréberien, "A ma façon, je suis comme une femme dans un corps d'homme", p129 de ce dernier) a écrit deux romans somme toute prémonitoires, Crimes non-résolus à Cité-Force (1991) et Apocalypse à Cité-Force (1999) (Cité-Force... Ciudad Forza sonne Ciudada Juarez, d'où est tiré le fait divers qui inspire la partie des crimes) ;
  • Pascale Casanova, faisant montre de quelques maladresse au courant de l'émission, annonce, en citant des sources, que Bolaño "a été un temps drogué à l'héroïne", ce que réfute rapidement Amutio, expliquant la construction d'un mythe littéraire voulu par la presse anglo-saxone, pour preuve, par exemple, l'utilisation d'une photo de Bolaño à 20 ans sur la couverture de The Savage Detectives, alors qu'il en a 45 à la parution de l'édition originale.
  • [PC-LR] Bolaño est un écrivain mondial et pas mondialisé : il n'y a pas de scène nationale dans 2666, ni dans son oeuvre en général, mais des "localités" (Ruffel parle de "diffraction, de nomadisation, de déterritorialisation"), les histoires sont situées aux frontières, les personnages sont nomades ;
  • [LR] "Une littérature de la lecture"
  • Ruffel développe le concept de "biographisme" pour l'oeuvre de Bolaño, cette "accumulation de biographies est la modalité principale de l'écriture de Bolaño", la dynamique de son écriture, plus que le pastiche, plus que la digression, c'est ce qui fait son essence. On peut ainsi voir "un rapport entre La littérature nazie en Amérique et les mini-biographies des femmes tuées dans 2666" ;
  • [LR] Il y a chez Bolaño un univers, un peuple ;
  • de nombreuses choses ont été dites sur la quatrième partie, mais rien à mon sens qui ne dépasse ce que peut donner une lecture attentive de celle-ci... je n'en rajouterai donc pas et laisse le lecteur au livre.

Pour conclure l'émission, Pascale Casanova demande à Robert Amutio une explication sur l'énigmatique titre de cette oeuvre posthume, celui-ci répond, magnifiquement à mon sens car allant à contre courant de ce qu'on pourrait facilement imaginer (chiffre apocalyptique et tutti cuanti...) : 2666, issu d'Amuleto, est "une date trouvée sur une dalle de cimetière, la date de la révolution mondiale, probablement."

Générique de fin.


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