Vendredi 20 juin 2008

Je suggérais dans une conversation récente à propos de l'oeuvre de Roberto Bolaño qu'il s'y dévoilait une "esthétique du fragment". N'est pas venu encore le jour où je saurai exposer adéquatement le fond de mon intuition, mais je persiste et en ferai quelque chose, tôt ou tard.

Cette histoire de fragments peut dans l'absolu toucher plusieurs aspects d'une oeuvre (d'un roman je veux dire, et du roman de la modernité en particulier). Sommairement, on peut dire que ça oscillerait entre la forme ou la structure (disons Marelle de Julio Cortazar ?) et le fond ou la narration même (disons, L'Arc-en-ciel de la gravité de Thomas Pynchon, ou récemment Univers, univers de Régis Jauffret ?). Les deux aspects ne sont certainement pas si dissociables, chacun participant (ou pouvant participer) activement aux effets de l'autre (Le Dictionnaire Khazar de Milorad Pavic, avec ses narrations sur plusieurs strates et focalisations, et sa structure encyclopédique ?).

Bref, je ne sais pas si ces considérations ont ou non un sens, en tout cas, la lecture de Leçons pour un lièvre mort de Mario Bellatin (paru au Passage du Nord-Ouest, traduit par André Gabatsou) permet de poursuivre la réflexion sur le fragment dans le roman, pusqu'il conjugue tout à fait les deux aspects, structurel et narratif.


Mario Bellatin



Il s'agit d'un "roman-puzzle" en 243 pièces, qui conjugue dans une construction quasi-mécanique (comme la main de l'auteur !) plusieurs histoires qui s'imbriquent. Les intrigues ou personnages (nous pourrions dire les focalisations) reviennent tous les quatre ou cinq chapitres en moyenne. Mais l'idée générale tient plutôt d'une espèce de flux croisés dont le lecteur tenterait de se dépatouiller, convergences d'histoires dont le but reste redoutablement mystérieux une fois la lecture achevée, mais dont le mouvement aura eu suffisament d'importance. Le côté "pièces" de puzzle donne sa structure fragmentaire à l'ensemble : les paragraphes, bien que donnés dans l'ordre, sont tous numérotés, et l'on s'amuserait à croire qu'on pourrait les lire d'une autre manière, l'influence de Marelle très probablement...

Quant à ces histoires, dérangeantes et hallucinatoires, je laisse parler la quatrième de couverture : "Dans une grotte qui surplombe le rivage, un pêcheur a découvert des nouveaux-nés sans bras ni jambes. Aux abords de la ville, une citadelle a été édifiée pour y interner les malades contagieux. Certains s'inoculent volontairement des virus pour y être admis. Un golem devenu incontrôlable ravage des quartiers entiers. Un styliste a transformé son salon de beauté en mouroir."
Et ne parlons pas de la galerie de personnages étranges qui animent cette pelotte d'intrigues...

L'article de Mathieu Lindon paru hier dans Libération au sujet du livre en dira plus que moi sur le fond, j'y renvoie volontiers (un article fait à 80% d'extraits, ce qui permettra de se faire une idée du ton du roman).

Pour conclure, nous ne sommes pas loin avec ce livre de quelque chose de très expérimental et tout à fait déroutant, je pense, pour un lecteur pentouflard. Comme les précédents titres que j'avais lus de lui, je ne peux m'empêcher de ressentir une certaine fascination pour les formes étranges et les mondes surréalistes de Bellatin. Quant au style, c'est tout en finesse et bien calé que ça se passe. Tout est fait pour jouer des élipses et des surinterprétations, ce qui permet par ailleurs à l'auteur d'inventer une forme d'humour logée dans les interstices de la signification (pas loin d'un monde totalement absurde), un humour singulier, froid, tranchant, qui tient peut-être plus d'une réaction de nerfs que d'une émotion joyeuse.

A découvrir ! 


Par Antonio Werli - Publié dans : bibliothèque
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