C'étaient les enfants des égoûts [...].
Roberto Bolaño - Amuleto (Ed. Les Allusifs - 2002)

Il y a cette sensation étrange, quelques fois, d'une nécessité de s'ouvrir la tête, de finement ciseler au scalpel la calotte cranienne pour déballer le jeu de nerfs mentaux qui s'y pelotent. De
tout étaler sur la table de la cuisine, parce que c'est l'espace le plus large à disposition - on pourrait le faire sur le parquet à lattes du salon, mais il y a sincèrement trop de poussières,
et de trop prévisibles échardes. Et puis, les pas en creux sous sa propre cervelle provoquent, rien qu'à y songer, un mal de crâne insoutenable. La vaste toile, le long réseau de noeuds
synaptiques nécéssite l'ampleur d'un plan de travail, d'une table d'architecte, d'une table de dissection. On pense à un planisphère qu'on va dérouler mais dont il va falloir tasser les bords en
bourrelets, parce qu'on sait d'avance qu'il y aura trop de matière. Par ailleurs, avant de découvrir la carte des multitudes de points de tension, on se demande par quelle face du volume
vaguement sphérique il va falloir attaquer. Un coup à gauche, un coup à droite, pour arranger ce tamis neuronal ; ensuite la minutie d'un horloger pour procéder à l'auscultation puis à la
désorganisation de la balle cérébelleuse. L'opération est lente et suppose un travail propre, afin de remonter ensuite le tout dans le bon ordre. Ne pas perdre une miette et dresser la carte
d'une carte, tisser le parcours de la bibliothèque cérébrale.
En réalité, c'est mettre à l'air, et peut-être foutre en l'air, ses obsessions et mondes intérieurs, et néanmoins espérer une contamination réciproque avec quelques corps étrangers, dont on est
le satellite, sporadiquement.
Enfin, pourquoi cet exercice d'écriture public plutôt qu'un journal intime ? Parce qu'écrire uniquement pour soi se termine toujours par une grosse biffure et un froissement projectile. Et la
corbeille est pleine.
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